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Frantz Fanon, peau noire, masque blanc (1995)
de Isaac Julien
publié le dimanche 20 juillet 2025

par Heike Hurst
Jeune Cinéma n°252, novembre 1998

Sélection officielle du Festival international du film de San Francisco 1997

Sortie le mercredi 2 novembre 1998


 


Un film d’une étrange beauté. Colin Salmon incarne Frantz Fanon (1925-1961), mort très jeune, à 39 ans, le 6 décembre 1961, d’une leucémie. Frantz Fanon, tout le monde a lu au moins un texte de lui, Les Damnés de la terre, par exemple (1). Le film adapte, et adopte comme leitmotiv, un autre de ses texte, Peau noire et masques blancs (2). Notez le pluriel de"masques blancs" dans le titre du livre, alors que le film le ramène à un masque blanc.


 


 

Cette lourde insistance parce que Frantz Fanon était noir, antillais, né en Martinique. Psychiatre, médecin, il est le premier à se pencher sur les blessures de l’âme que produit la guerre d’Algérie, une guerre coloniale. Il tient une sorte de journal de ses patients. Ces feuillets constituent le centre et le cœur de son ouvrage Les Damnés de la terre. Il travaille en Algérie, il observe les symptômes et décrit les souffrances de tous ceux que la guerre met en face de problèmes insoupçonnés : la torture, l’électricité (la gégène) utilisée sur les parties sexuelles, pour les cas les plus terribles, mais aussi le lot des angoisses et troubles suscités par les faits de guerre, les souffrances physiques intolérables se muant en tortures psychiques.


 


 

Le film est le fruit du travail de réflexion sur la négritude et les complexes du colonisé que Isaac Julien mène avec ses étudiants. Travail qu’il concrétise cinématographiquement en réalisant à la fois un documentaire, où figurent des archives inédites sur la courte carrière de Frantz Fanon comme ambassadeur de la jeune République algérienne en Afrique noire, et un film de fiction qui transpose en visions de cinéma ces fiches de cas cliniques qui constituent le cahier central des Damnés de la terre.


 


 

C’est un film poignant qui nous saisit par sa ferveur, son ardeur à nous faire aimer cet homme noir, Frantz Fanon, qui ne mettra jamais aucun masque blanc pour cacher ses sentiments, qui n’aura aucune peur de lancer ses observations dans la mare de la détresse humaine, espérant ainsi changer la face du monde, tout en demandant que ce tiers monde se réveille et s’unisse, au-delà de la couleur de la peau.


 


 


 

Le film de Isaac Julien est une transposition lucide des aspirations de l’homme et du révolutionnaire Frantz Fanon. Il reproduit la toujours actuelle problématique autour du voile, qu’il explique évidemment comme une manière de lutter contre le colonisateur en utilisant la femme voilée dans la guérilla urbaine, car elle ne se fera pas fouiller. Mais il manie aussi avec bonheur des documents troublants sur la guerre d’Algérie, dont les photographies de Marc Garanger (3), où des femmes kabyles posent devant la caméra militaire - il s’agissait de ficher la population qui coopérait avec les "fellaghas". Ces photographies sont uniques, car rarement on aura résisté autant, tout en étant assis devant l’objectif de la caméra sans lâcher quelque chose d’intime. Un grand film ! Documentaire ?

Heike Hurst
Jeune Cinéma n°252, novembre 1998

1. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, François Maspéro, 1961.

2. Frantz Fanon, Peau noire et masques blancs, Paris, Le Seuil, 1952.

3. Marc Garanger, Femmes algériennes 1960, Biarritz, éditions Contrejour, 1982. Prix Niépce en 1966.


Frantz Fanon, peau noire, masque blanc (Frantz Fanon : Black Skin White Mask). Réal : Isaac Julien ; sc : I.J. & Mark Nash ; ph : Ahmed Bennys, Conor Connolly, Nina Kellgren & Kyle Kibbe ; mont : Robert Hargreaves, Justin Krish & Nick Thompson ; mu : Tunde Jegede & Gladstone ; cost : Annie Curtis-Jones & Magdalena Garcia. Int : Colin Salmon, avec Halima Daoud, Al Nejari, John Wilson, Noirin Ni Dubhgaill, Ana Ramalho, Homi Bhabha, Stuart Hall, Françoise Vergès, Olivier Fanon, Kiaber Gamess, Jacques Azoulay, Daniel Boukman, Alice Cherki, Maryse Condé, Raphaël Confiant, Félix Fanon,France-Lyne Fanon, Joby Fanon, Mohammed Harbi (Grande-Bretagne, 1995, 70 mn).



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