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Biches (les) (1968)
de Claude Chabrol
publié le mercredi 9 juillet 2025

par Guy Mollet
Jeune Cinéma n°31, mai 1968

Sélection officielle En compétition à la Berlinale 1968
Ours d’argent

Sorties le vendredi 22 mars 1968 et le mercredi 9 juillet 2025


 


Claude Chabrol, qui fit avec Jean-Luc Godard et François Truffaut les beaux jours de la Nouvelle Vague, prouve une fois encore qu’il peut être au cinéma ce que Molière fut au théâtre. De film en film, il continue de montrer patiemment et férocement comment il faut prendre le Messie pour une lanterne, la connerie pour la chose du monde la mieux partagée, et la bourgeoisie pour un tas de fumier. Heureusement Claude Chabrol sait, pour être lui aussi un bourgeois, qu’il existe entre la bourgeoisie et son fric les mêmes rapports de fascination et de possession qu’entre le maître et son valet, le bourreau et sa victime. Ce faisant, et saisissant uniquement les rapports entre les êtres plus que les êtres eux-mêmes (nécessairement dépourvus de personnalité), il frappe sur tout ce qu’il rencontre en dépouillant les êtres de toute l’auréole des convenances, en les isolant par rapport au spectateur qui ne participe plus mais devient un témoin inflexible. "Il nous a emmenés chasser au Mozambique hors saison. Vraiment n’importe quoi !" Cette simple phrase isolée d’une réunion mondaine, et prononcée entre quatre yeux, devient d’une imbécillité sublime et constitue un des moyens du recul critique nécessaire pour porter les coups.


 

Frédérique (Stéphane Audran, sublime Madame Chabrol), jeune femme riche et oisive, séduit, en même temps qu’elle achète, une autre femme (Jacqueline Sassard) qui dessine des biches sur les trottoirs. Ensemble, elles partent pour le Saint-Tropez sur lequel règne le cortège permanent des billets de banque et des mouches attirées par l’odeur de l’excrément. Là-bas, un jeune architecte (Jean-Louis Trintignant) séduit les deux femmes, provoquant ainsi une suite de réactions en chaîne dramatiques. À partir de ce triangle équilatéral ainsi réalisé, Claude Chabrol entreprend de glisser lentement vers l’angoisse et la mort. Il passe, comme il le dit dans le film, de l’histoire de mœurs à la naissance de la folie. Chacun voulant alors posséder par la chair ce qu’il ne peut avoir par !’argent et inversement.


 

La victime (ce qui ne veut pas dire la morte) sera naturellement celle qui ne peut s’approprier aucun être, ni par la chair, ni par la finance. Le seul moyen de sauver son existence est encore de procéder par l’identification, d’abord par les vêtements, puis par le maquillage, enfin, pour achever la possession, par la mort de la personne dont elle a revêtu l’apparence.


 

La grande force de Claude Chabrol dans ce film, c’est d’abord d’avoir su frapper sans indulgence et sans vulgarité - cette vulgarité dans laquelle le scabreux des situations aurait pu l’entraîner. Ensuite, c’est d’avoir construit son film sur des sables mouvants, où chaque plan détruit le plan précédent, où parfois même un plan exprime exactement le contraire de ce qu’il montre. Un exemple : faire dire à deux larbins, mi-pédérastes, mi-impuissants, une phrase sur la révolution tandis qu’ils se font flanquer à la porte lamentablement, relève à la fois du comique le plus irrésistible et du tragique le plus inquiétant. Ainsi à chaque prise de vue, Claude Chabrol fait d’un plan deux coups, l’image cesse d’être le double docile du dialogue pour devenir sa mauvaise conscience.

Guy Mollet
Jeune Cinéma n°31, mai 1968


Les Biches. Réal : Claude Chabrol ; sc : C.C., Paul Gégauff ; ph : Jean Rabier ; mont : Jacques Gaillard ; mu : Pierre Jansen. Int : Stéphane Audran, Jacqueline Sassard, Jean-Louis Trintignant, Nane Germon, Dominique Zardi, Henri Frances, Henri Attal (France, 1968, 94 mn).



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