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Femme infidèle (la) (1969)
de Claude Chabrol
publié le mercredi 9 juillet 2025

par René Prédal
Jeune Cinéma n°37, mars 1969

Sorties les mercredis 22 janvier 1969 et 9 juillet 2025


 


Par-dessus deux ans de concessions pas toujours heureuses au commerce, Claude Chabrol a retrouvé avec sa trilogie - Le Scandale (1967), Les Biches (1968), La Femme infidèle (1969) - le milieu de ses premières inspirations : la bourgeoisie. Champagne, Saint-Tropez ou Paris se réduisent finalement à un unique et riche décor prospecté avec la même lenteur appliquée par le chef opérateur Jean Rabier. Pour raconter ces drames bourgeois impensables dans une autre ambiance, Claude Chabrol utilise un style calligraphique - symbolisé par le tracé même des génériques - et se sert chaque fois d’intrigues ou de situations volontiers hitchcockiennes : meurtres, transports de cadavres, déguisements et emprunts de personnalités sont d’ailleurs plus que simples prétextes. Ils suintent littéralement de ces existences vides dont ils constituent un peu comme le nécessaire contrepoids, le dangereux révélateur.


 


 

Triptyque bourgeois, donc, mais aussi trilogie de la femme, Stéphane Audran passant de second rôle à vedette à mesure que l’étude psychologique se fait plus profonde et que s’estompe au contraire l’élément policier. Changeant le partenaire de son héroïne - un gigolo dans Le Scandale, une autre femme dans Les Biches, le mari dans La Femme infidèle  -, Claude Chabrol peut en dévoiler toutes les facettes en s’attachant à décrire les rapports du personnage central et de son entourage. Comme toujours chez l’auteur, le mensonge est au cœur de ces échanges humains mais, plutôt que par la bêtise comme dans ses premiers films, le cinéaste semble aujourd’hui de plus en plus fasciné par l’intelligence et fait de ses œuvres d’excitants combats de cerveaux seulement parfois dérangés par une irruption trop soudaine de sentiments.


 


 

Pour clore son troisième volet, il a d’ailleurs choisi l’alliance au lieu de la lutte : un simple champ-contre-champ (mais chaque fois agrémenté d’un léger travelling optique) traduit en effet la compréhension de deux être à nouveau soudés... par un meurtre. Car tel est bien le cynique amoralisme de cette histoire : le mari a reconquis sa femme en tuant l’amant. Dans la bourgeoisie, le crime paie. Le pas franchi par Claude Chabrol par rapport à ses deux films précédents est donc décisif. Dans Le Scandale et Les Biches, la mort faisait brutalement voler en éclats le vernis lisse et propre qui recouvrait joliment les turpitudes du milieu bourgeois. Dans La Femme infidèle, c’est le contraire. Certes, l’accident de voiture alors que le cadavre est encore dans le coffre, puis la lenteur exaspérante avec laquelle le corps disparaît dans les eaux fangeuses du marais, risquent un instant de trahir le meurtrier et donc de faire tomber le masque de la respectabilité. Mais ce ne sont finalement que difficultés de parcours qui ne parviennent pas à empêcher la coquille protectrice de se refermer sur ses tristes personnages, unis par l’adultère de l’une et le crime de l’autre et faisant front commun contre la justice ou la calomnie.


 


 

Le film est ainsi plus pernicieux qu’il n’y paraît au premier abord car Claude Chabrol, comme ses créatures, ne distille son venin que derrière le paravent rassurant d’une esthétique raffinée. Il retrouve donc, par cette opposition fond-forme, la dualité apparence-réalité d’un milieu social dont il a fait le véritable sujet de son œuvre. En fait, la qualité de l’interprétation y ajoute encore une dimension supplémentaire. Outre une Stéphane Audran qui cache mal sa vulnérabilité par un visage qu’elle s’efforce de rendre impénétrable, il faut voir Michel Bouquet, tout à !a fois digne et gauche, essayant de regagner par la tendresse une épouse qui le trompe, ou encore - jouant les esprits libres et forts alors qu’il est tiraillé par la souffrance - pousser l’amant à dévoiler toute son écœurante médiocrité pour trouver la force de devenir un criminel. Portraitiste méticuleux d’un couple - et par là de la classe sociale qu’il représente - Claude Chabrol a donc juxtaposé des scènes centrées sur le mari seul, sa femme ou leur vie commune de manière à atteindre la seule véritable objectivité : celle de la multiplicité des points de vue.

René Prédal
Jeune Cinéma n°37, mars 1969

1. "Les Biches", Jeune Cinéma n°31, mai 1968.


La Femme infidèle. Réal : Claude Chabrol ; sc et dial : C.C. & Sauro Scavolini ; ph : Jean Rabier ; mont : Jacques Gaillard ; mu : Pierre Jansen & Franco Bixio ; déc : Guy Littaye. Int : Stéphane Audran, Michel Bouquet, Michel Duchaussoy, Maurice Ronet, Louise Chevalier, Dominique Zardi, Henri Attal, Claude Chabrol (France, 1969, 94 mn).



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