par Patrick Saffar
Jeune Cinéma n°267, mars 2001
Sorties le vendredi 22 avril 1960 et le mercredi 9 juillet 2025
Après deux jours d’exploitation, et à la suite de réactions dont on imagine mal aujourd’hui la violence, Les Bonnes Femmes fut amputé d’une vingtaine de minutes à la demande de ses producteurs, les frères Hakim. La version d’origine était donc devenue invisible et nous est à présent restituée dans sa quasi-intégralité, grâce aux efforts de Charles Bitsch, assistant-réalisateur du film et compagnon de route de la Nouvelle Vague. Malgré un échange sordide entre Jean-Louis Maury (Marcel) et Bernadette Lafont (Jane), qui devrait évacuer les accusations de misogynie proférées à l’encontre du film, les coupes ne correspondaient pas forcément à des scènes jugées scandaleuses. Outre une morale avouée - confiée à La Fontaine en ouverture de l’œuvre -, on retiendra parmi les séquences inédites une variation de la caverne de Platon sur le cinéma comme art du Temps, jusque dans ses implications morales : sur le mur d’une prison, progresse une ombre grâce à laquelle Claude Berri trouve ses "repères". Ceux-ci disparaissent "dès que les lumières s’allument". À l’inverse, dans ce lieu d’aliénation qu’est le magasin d’électroménager, Claude Chabrol donnera l’impression de filmer le "temps vide". Il est vrai que l’éclairage y est constamment artificiel.
Avec le recul, Les Bonnes Femmes apparaît comme le premier grand Chabrol, et une matrice de l’œuvre future, dans sa double composante réaliste et métaphysique. Les premières séquences, particulièrement dans cette nouvelle version, semblent se griser de leur propre "gratuité". Ces scènes parisiennes visent moins au style reportage qu’à un déploiement de miroir. Des cadrages quasi-wellesiens, de même qu’une étonnante partition vocale, visent à capter la vie dans son surgissement le plus "animal".
L’extraordinaire vitalité de Bernadette Lafont y fait merveille, mais ce sont bien des rapports de prédation que va révéler le film. Le "néant" des scènes de magasin est exalté lors de cérémonies bouffonnes qui semblent ne jamais devoir s’arrêter, notamment lors d’un étonnant numéro de Pierre Bertin, où le cinéaste s’adonne au pur plaisir de regarder. C’est bien sûr la leçon des "petits sujets" chers à Claude Chabrol, mais aussi celle de Gustave Flaubert selon qui "pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps". Dès son début, le film fait toutefois entendre, au sein de la cacophonie des scènes de groupe, un contrepoint que l’on qualifierait volontiers de "atonal". Ce dernier va développer un motif qui ne cessera de parcourir l’œuvre, celui de l’insatisfaction féminine. Le visage, notamment celui de Clotilde Joano, est traité comme un masque impénétrable, une surface qui ne demande qu’à s’animer.
Afin d’échapper au néant qui les entoure, des "cœurs simples" se réfugient dans le souvenir (Madame Louise), l’Art (Ginette - Stéphane Audran) ou le rêve "romantique" (Jacqueline). Les deux dernières s’y brûleront les ailes. Particulièrement cruel sera le sort de Ginette qui, lors de sa prestation au concert Pacra sera confrontée à ce qu’elle croit être sa propre nullité en apercevant ses collègues parmi les spectateurs. Ici comme dans bien d’autres scènes, qui jouent sur le glissement ou l’interversion des points de vue, c’est une morale du regard qui s’exprime. Il n’est pas de sujet méprisable et ni l’œuvre ni son "consommateur" n’ont à adopter un point de vue supérieur. Le regard caméra lancé par la femme lors de la scène finale est autant une prise de possession du monde qu’une mise en cause du spectateur de cinéma, lors d’un ultime retournement. Quant à l’épisode de Jacqueline et André (Mario David,), il permet au film de prendre toute son ampleur, lorsque l’œuvre bascule dans l’irrationalité d’un crime "gratuit", perpétré dans l’indifférence (ou si l’on veut la "bêtise") de la Nature.
Claude Chabrol a souvent évoqué l’idée du plan impossible qui résumerait "l’histoire de l’ humanité", et ce film, dans sa structure cyclique, annoncée par le mouvement perpétuel du générique, en est déjà l’indice. L’œuvre se boucle sur sa propre métaphore lorsque, dans le dancing du début, une nouvelle femme se met à danser avec un anonyme sous une boule scintillante. Rêve du "film monde", grâce aux "mille yeux" d’une caméra démiurge (le dernier Fritz Lang est contemporain), mais aussi rêve de la femme absorbée dans de multiples reflets. La vie continue, mais le regard final atténue le soupçon de nihilisme.
Patrick Saffar
Jeune Cinéma n°267, mars 2001
Les Bonnes Femmes. Réal : Claude Chabrol ; sc : C.C., d’après une histoire de Paul Gégauff ; ph : Henri Decae ; mont : Jacques Gaillard ; mu : Paul Misraki & Pierre ]ansen ; déc : Jean Lavie, Jacques Mély. Int : Bernadette Lafont, Stéphane Audran, Clotilde Joano, Lucile Saint-Simon, Jean-Louis Maury, Pierre Bertin, Mario David, Claude Berri, Jean-Marie Arnoux, Dominique Zardi, Charles Belmont, László Szabó, Claude Chabrol (France, 1960, 105 mn).