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Noces rouges (les) (1972)
de Claude Chabrol
publié le mercredi 9 juillet 2025

par Françoise Audé-Jeancolas
Jeune Cinéma n°70, avril-mai 1973

Sélection officielle En compéttion de la Berlinale 1973

Sorties le jeudi 12 avril 1973 et le mercredi 9 juillet 2025


 


Il est peu de cinéastes aussi fidèles à leur propos et aussi déterminés que Claude Chabrol. Déterminé, il l’est à réaliser - combien de fois ne nous l’a-t-on pas répété - sa comédie humaine. Mais cette détermination en forme d’affirmation volontariste a quelque chose de particulier. Elle n’est pas seulement projet-de, ambition-de ou mouvement-vers. Hors le but se devine la dépendance. Obligé-à. Prisonnier de son propos comme il est doublement prisonnier tout à la fois de la Province et de sa bourgeoisie. Rien ne trahit mieux cette contrainte à revenir sans cesse au même creuset de son inspiration que les tentatives faites pour s’en échapper. Soit qu’il se confronte avec un personnage fort, mythique parce qu’il est Orson Welles et Dieu de Colère et de Vengeance dans La Décade prodigieuse (1971), soit qu’il laisse se débonder son goût pour la dérision poussée au grotesque, soit, encore, qu’il veuille exprimer une passion qui dépossède les individus comme dans Les Noces rouges. Chaque greffe au tronc essentiel en fait apparaître la permanence inentamable mais aussi le masque quelque peu. L’œuvre évoque, solidement charpenté et incontestablement vigoureux, un épouvantail dégoulinant d’oripeaux incongrus.


 


 

Le plus incongru de tous étant, pour ces Noces rouges qui nous préoccupent, le coup de Jarnac d’une censure plus ridicule qu’aucun des pitres chabroliens n’a jamais pu l’être. Et ce n’est pas peu dire. Ce serait faire trop d’honneur à cette commission que d’entrer dans le détail de ses intentions. Personne ne peut croire à l’argument "judiciaire" et, n’en déplaise à Claude Chabrol lui-même, aux sous-entendus "politiques" de la mesure de suspension qui a empêché la sortie du film prévue pour le premier mars 1973. Ou bien, si la raison profonde des censeurs est qu’ils ont reconnu l’authenticité du député UDR (Claude Piéplu), saluons l’hommage qu’ils rendent au cinéaste. Il nous procure, en effet, une occasion de nous réjouir d’une rare qualité. Onctueux, mou, cynique, pourri au sens le plus fort du terme, Claude Piéplu fait une prestation inoubliable.


 


 

Certes, et pourtant le portrait est moins politique que satirique. Qu’il soit redit, une fois encore, que le cinéma de Claude Chabrol est au plus haut point féroce, vrai par sa connaissance intérieure de la mentalité et des règles de jeu secrètes d’une certaine bourgeoisie, mais il n’est pas destructeur. Le cinéaste aime trop ses monstres et, dans leur monstruosité, la part de médiocrité, pour les vouloir anéantir. Ils s’anéantissent d’eux-mêmes, parfois. L’autodestruction exemplaire, voilà ce qui intéresse Claude Chabrol. Les Noces rouges raconte la liaison qui unit la femme Lucienne (Stéphane Audran) du député-maire d’une petite ville à un conseiller municipal Pierre (Michel Piccoli). Convention et connivence du mari rendent la situation parfaitement simple. Le drame en est exclu. Et cependant il a lieu. Pierre accélère un peu la mort lente de sa femme et les "amants diaboliques" assassinent - cette fois assez salement - le mari complaisant.


 


 

On devine et on partage la curiosité gourmande de Claude Chabrol avide de percer le mystère. Car, ce qui est évident, c’est l’absurdité des meurtres, l’absurdité de n’avoir pas envisagé d’autre solution, en particulier la plus aisée : partir. Rien n’empêche le couple d’aller vivre sa vie ailleurs. Ailleurs, c’est précisément ce que la Providence, quand elle est vécue jusqu’au bout par ses enfants, ne conçoit pas. La Province est. La ville, le lieu où sont Lucienne et Pierre constitue un en soi. Cela Claude Chabrol est vraiment le seul à le savoir et à le dire. Le dernier plan de son film est grand de cette dimension tragique la fatalité. Elle n’est pas, cependant, comme il veut nous le faire croire dans l’exergue tiré des Euménides, celle des Antiques. Elle ne pèse pas du haut. Elle vient du fond des choses, c’est-à-dire de la vieillesse. La vieillesse d’une société, qu’on peut appeler son histoire et son repli contre l’Histoire (car l’histoire est changement alors que le repli est conservatisme). Du repli naissent l’inertie, l’impossible puis l’absurde. Des individus prisonniers, des individus sans au-delà.


 


 

Mais pas sans vie. Bien au contraire, ligotés qu’ils sont par le carcan de la respectabilité et des combines malodorantes, ils peuvent, tout soudain, s’embraser. Le conflit étant totalement intériorisé, ils ne sont pas en mesure de l’assumer. Ils explosent, ils tuent envers et contre tous les bons sens venus et à venir. C’est cette flamme, malheureusement, que Claude Chabrol est incapable d’exprimer. Il essaie : Michel Piccoli se jette voracement sur Stéphane Audran et on est gêné - c’est grotesque. Claude Chabrol maître du grotesque - on pense au Docteur Popaul dont on peut maintenir que l’ignominie rigolarde était parfaitement dominée et en aucun cas démagogique.


 

Claude Chabrol est perdant là où d’habitude il est souverain. Il a voulu être sérieux dans l’excès mais en supprimant la caricature, il avoue qu’il n’a pas "la furia". Il n’est pas le poète en déperdition capable de libérer son feu intérieur en un incendie véritable. Ce que Claude Chabrol sait suggérer, c’est le feu qui couve, l’obsession contenue d’un Boucher ou le rapport ambigu, faussement ingénu d’une fille à sa mère. Le meilleur peut-être dans Les Noces rouges, c’est la dénonciation, l’acte double, cathartique et social, décrit avec un regard étranger à la morale chrétienne comme à la misogynie. La dénonciation ou l’instrument de ceux à qui l’étouffoir provincial a bouché toutes les issues.

Françoise Audé-Jeancolas
Jeune Cinéma n°70, avril-mai 1973


Les Noces rouges. Réal, sc : Claude Chabrol ; ph : Jean Rabier ; mont : Jacques Gaillard ; mu : Pierre Jansen ; déc : Guy Littaye ; cost : Karl Lagerfeld. Int : Michel Piccoli, Stéphane Audran, Claude Piéplu, Clotilde Joano, Daniel Lecourtois, Pippo Merisi (France, 1972, 92 mn).



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