par Jean-Pierre Jeancolas
Jeune Cinéma n°55, juin-juillet 1971
Sélection officielle du Festival international du film de San Sebastián 1971
Sorties les mercredis 31 mars 1971 et 9 juillet 2025
Avec Juste avant la nuit, Claude Chabrol donne une suite à La Femme infidèle (1). Du plan de la morale individuelle, il passe à celui de la morale d’une société - une morale de la respectabilité et de la permanence. L’esquisse amorcée au dénouement du premier film (le couple Michel Bouquet-Stéphane Audran) devient une épure au trait ferme, sans perdre pour autant son épaisseur existentielle. Claude Chabrol domine son sujet et son monde. Il fait partir son film du point où culminait La Femme infidèle (1969), le meurtre. Charles (Michel Bouquet) directeur d’une agence de publicité, étrangle sa maitresse, Laura, la femme de son meilleur ami François (François Périer). Charles, est au-dessus de tout soupçon. Rien ne doit arriver dans son univers sans failles. Il possède une femme parfaite, Hélène (Stéphane Audran), des enfants impeccables, une bonne antillaise qui fait partie de la famille, une mère snob et charmante, enfin ce qu’il convient d’originalité pour enlever à sa fortune son aspect ostensible.
Pourtant, il entreprend de perturber un ordre élaboré avec tant de minutie. li n’est contraint par aucune raison extérieure. Il a ses raisons intérieures, subjectives. li croit en certains principes de la morale chrétienne comme la Faute, le Remords, le Jugement, le Châtiment et le Pardon. Il avoue donc, à sa femme d’abord, puis à son ami, sans obtenir d’eux, la réaction secrètement souhaitée. L’un et l’autre lui conseillent le silence et l’oubli, le meurtre est un accident. Il refuse de l’admettre et décide de se dénoncer à la police. Il veut être celui par qui arrive le scandale, même s’il ruine ainsi l’avenir de sa femme et de ses enfants. Hélène, impuissante à l’en dissuader, lui verse alors la dose de somnifère qui le suicide. Au dernier plan, veuve, elle règne sur des enfants intacts dans un univers préservé. Effectivement, rien n’est advenu. Le milieu immuable a digéré l’organe autodestructeur. Le drame d’un seul était l’affaire de tous .
Cette autopsie d’une certaine bourgeoisie française contemporaine tire sa crédibilité de celle d’un homme, Michel Bouquet. Son authenticité physique - mollesse des mains, raideur de l’épaule lorsqu’il croise le policier chargé de l’enquête, lenteur des paroles - est presque trop vraie pour être vraisemblable. On ne peut croire tout à fait à sa rigidité morale, on croit d’autant mieux à la secrète fêlure intime qui le motive. L’ambiguïté du personnage décourage l’analyse de type freudien. Qu’importe son insondable masochisme et l’étrange fascination qu’il éprouve pour le comptable indélicat qui se réalise dans l’humiliation et l’insulte ultimes, il est de cet homme complexe que l’on hésite à juger parce que, comme le Jean Yanne du Boucher (1970), on l’admet tel.
En face, Stéphane Audran assume son rôle de bourgeoise établie, souveraine dans ses caprices - une moto, pas d’auto - et dans sa détermination à préserver la réputation et le standing de la cellule familiale. Elle est sa permanence assurée. Le regard du maître organise le constat, rigoureusement exact, dans le temps et l’espace. Du meurtre accompli le jour où le beaujolais nouveau est inscrit sur l’ardoise du bistrot, aux soirées de Noël où Charles prépare son voyage au bout de la nuit, tout respecte une progression intérieure et extérieure. La maison cubiste du couple participe au style classique de la réalisation, de la cuisine où se fabrique le gâteau, à la chambre conjugale où l’on meurt, en passant par le hall où l’on vit ensemble. Les formes à la mode, de Aero Saarinen au design ordinaire, qui, chez d’autres metteurs en scène, retiennent l’attention au détriment des personnages, existent pleinement ici. Elles sont habitées.
Enfin, il semble que la chaleur de l’œuvre provienne aussi des private jokes coutumiers de Claude Chabrol. À force de retrouver, comme les habitués d’un lieu familier, les acteurs déjà vus, de sourire aux astuces-éclairs - une bande publicitaire destinée à ceux qui pourraient prendre au sérieux les propos chrétiens de Michel Bouquet -, de s’irriter des coquetteries du cinéphile hitchcockien (un rat sans spécialité), on se surprends à apprécier le confort d’un monde connu : le monde d’un auteur. Un auteur dont le monde n’est pas le sien. Une société que, précisément, on aime à dénoncer mais dont Claude Chabrol témoigne en connaisseur, et même en auteur. Peu importe le degré d’acceptation qui le détermine puisqu’il en révèle, à l’état brut, les ressorts profonds au nom desquels il est cohérent de la refuser.
Jean-Pierre Jeancolas
Jeune Cinéma n° 55, juin-juillet 1971
1. "La Femme infidèle" Jeune Cinéma n°37, mars 1969.
Juste avant la nuit. Réal, sc : Claude Chabrol d’après Eward Atiyah ; ph : Jean Rabier ; mont : Jacques Gaillard ; mu : Pierre Jansen. Int : Stéphane Audran, Michel Bouquet, François Périer, Jean Carmet, Dominique Zardi, Michel Duchaussoy, Henri Attal, Jean-Marie Arnoux, Daniel Lecourtois, Clelia Matania (France, 1971, 102 mn).