"J’avais dans l’esprit un film comme Harlan County (1), dit en substance Jean-Pierre Thorn, en expliquant qu’il n’a pas voulu se limiter à faire du cinéma militant confidentiel. On mesure déjà par cette déclaration ce qui sépare Le Dos au mur de son premier film Oser lutter, Oser vaincre (1968) qui rendait compte de la grève de Flins en 1968. Onze ans plus tard le cinéaste qui a lui-même été ouvrier spécialisé à Saint-Ouen filme l’occupation, les discussions, les tentatives de négociation, la reprise du travail. Le Dos au mur, donc, un film sur le mouvement ouvrier et d’abord un film : clair, bien rythmé, dramatique, relativement concis, ce qui est bienvenu en ces temps où beaucoup étirent leur propos sans tenir compte de la disponibilité du public. Un film qui réussit à faire des acteurs de cette occupation des véritables personnages auxquels nous nous attachons. "Ce sera notre histoire", dit un travailleur immigré.
Ce qui frappe tout d’abord c’est l’aisance avec laquelle la caméra (en fait il y en a eu six) se faufile parmi les ouvriers, les suit dans leurs démarches, filme les discussions, surprend la réaction d’un patron. On sent que l’auteur est chez lui, que tout le monde accepte la présence du témoin familier à ceux qu’il filme. Oser lutter, Oser vaincre plaquait un discours politique sur les images de la grève, mais ce discours restait étranger et ceux qui le préféraient semblaient au-dessus de toute interrogation. Ici le film est à l’écoute des ouvriers, de leur résolution, de leurs tâtonnements, de leurs inventions.
Et les voix sont multiples. On voudrait toutes les recueillir. Celle du vieil ouvrier qui a 30 ans de boîte, touche encore 2.770 francs de salaire ; celle de ces deux femmes portées volontaires pour le travail de la cantine des grévistes et qui se parlent pour la première fois. Celles aussi des trois Gérard qui expliquent pourquoi ils ne sont plus syndiqués. L’un parce que les mots d’ordre de la CGT tombent du ciel, l’autre parce qu’aux réunions CFDT, on discute trop et qu’elles sont le champ clos des tendances groupusculaires. Le troisième constate que les modèles ont disparu, qu’ils soient soviétiques ou chinois et refuse de combattre pour rien. Alors oui, pour l’instant, il se mobilise pour les 35 heures, la cinquième semaine de vacances, et les 300 francs d’augmentation.
Tout au long de la grève, on suit le trajet d’un responsable cégétiste. À la fin du film, il analyse les causes de l’échec : le mouvement est resté isolé, la classe ouvrière à Saint-Ouen n’a pas bougé, les appuis sont restés de principe. Sa lucidité et sa tristesse contrastent avec les propos consolateurs d’autres délégués qui poussant à la reprise prétendent y voir une victoire ouvrière, empêchant par ce camouflage de tirer les leçons de l’échec. Tristesse donc et détermination. "En 1977, on a fait grève, en 1979, on a occupé, et la prochaine fois ?".
Rarement a-t-on senti aussi intensément à travers le récit d’une lutte menée et perdue, qu’elle n’est qu’une étape avant autre chose et qu’elle est lourde d’espoir. "Je ne suis pas encore prêt pour la violence, mais plus tard...", dit le cégétiste. "Je n’ai pas eu le courage d’enfoncer la porte de la direction", dit une ouvrière tranquille, "pas encore". On pense à cette femme de Plogoff (2) qui se déclare prête à mourir s’il le faut pour le droit de rester vivre sur sa terre.
Une lutte perdue et porteuse de leçons. Porteuse aussi comme tout moment libéré d’un travail aliénant d’une joie qui rappelle qu’on peut vivre heureux à l’usine mais autrement. C’est le grand rire du travailleur émigré qui retrouve la fête, la fierté du jeune qui massicotte les tracts, le soir bien au-delà du temps de travail normal, de cet autre qui a des responsabilités, de celui qui forge un dessous de plat en fer pour la vente de solidarité. Chacun retrouve la parole, exprime sa rancœur en banderoles drôles, invente pour la lutte des actions inédites comme la manifestation à la bourse, ou la ballade de la table de négociation qui talonne dans la rue un patron qui s’enfuit. On entrevoit dans une scène où les ouvriers essaient de pourparler avec la direction la silhouette mince et haute de Chris Marker. Rappelons-nous, c’était en 1967. Chris Marker filmait la grève des ouvriers de la Rhodiacéta, puis leur transmettait sa caméra. Quel meilleur parrain pour le jeune Jean-Pierre Thorn dont Le Dos au mur, dans sa lucidité pourrait bien lui-aussi comme le film de Chris Marker nous dire "À bientôt j’espère" (3).
Andrée Tournès
Jeune Cinéma, n°134, avril-mai 1981
1. Harlan County USA de Barbara Kopple (1976). Oscar 1977 du meilleur film documentaire.
2. "Plogoff, des pierres contre des fusils," Jeune Cinéma n°131, décembre 1980.
3. À bientôt, j’espère de Chris Marker & Mario Marret (1968).
Le Dos au mur. Réal, mont : Jean-Pierre Thorn ; ph : Bruno Muel, Robert Mille, Yves Billon, Alain Nahum, Éric Pittard, Nicolas Brunet & Guy-Patrick Sainderichin ; mont : J.P.T., Zoé Durouchoux & Alain Debarnot (France, 1980, 105 mn). Documentaire.