Rencontre avec Jean-Pierre Thorn
À propos de Je t’ai dans la peau (1989)
Jeune Cinéma n°201, mai-juin 1990
Je t’ai dans la peau, premier film de fiction de Jean-Pierre Thorn, évoque, de 1947 à 1981, l’itinéraire d’une jeune femme militante qui se suicide le soir où la fête se déchaîne à la Bastille. Un film lourdement lesté de réalité. C’est le journal d’une déléguée syndicale, laissé aux amis après son suicide, qui donne la courbe narrative, et tout un monde d’ouvriers et d’ouvrières, de syndicalistes et militants au côté de quelques acteurs, ont apporté leurs souvenirs et leurs personnes. Le choix de Solveig Dommartin pour interpréter - au vrai sens du mot - cette jeune femme, des recherches esthétiques sur la couleur et la musique pour transcender le réel et faire sentir l’affrontement des désirs de bonheur et de vouloir militant, arrache le film au document.
Un film bouleversant par la justesse des signes qui, sans vérisme, renvoie chacun de nous à des moments forts de la vie, toute marquée par les événements depuis 40 ans. 1947 : les prêtres ouvriers ; 1956 : la Hongrie ; 1960 : la Guerre d’Algérie ; 1968 et 1976, etc.
Pour qui oublier ces temps-là serait s’arracher la peau, mais aussi pour une femme quand elle sent qu’un monde syndical, fut-il de gauche, peut l’humilier. Pour qui, ne fut-ce qu’un jour, s’est demandé comment justifier d’être vivant.
A.T.
Jean-Piere Thorn : La difficulté de ce film, c’est qu’il y a une matière documentaire importante et en même temps, nous voulions dire quelque chose dans cette matière. On a une histoire à raconter, l’engagement militant de cette femme, la mort qui l’obsède. La chose la plus importante a toujours été de briser le naturalisme. Je cite Bertolt Brecht : "Ne dites jamais ’c’est naturel’ pour que rien ne passe pour immuable".
On montre l’histoire, mais on a un regard sur l’Histoire. On crée une distance pour permettre au spectateur de la lire. On prend du recul et lui construit son jugement sur l’histoire. Il fallait aussi que le cadre et le découpage disent quelque chose en gardant une unité.
Florence Bes, sur les costumes : Un exemple d’interprétation. Je n’avais pas envie que les décors soient surchargés. Ce sont juste des volumes mis en place pour suggérer plus que pour montrer. Suggérer une atmosphère. Pour aller au plus rapide et au plus économique, la seule possibilité était de trouver un style qui fasse qu’avec des volumes et une certaine couleur, on se sente dans un couvent.
Jeune Cinéma : C’est aussi un film à la première personne ?
J.P.T. : Moi, j’étais délégué syndical. Ce thème m’intéresse parce qu’il renvoie une question que je n’ai pas résolue : est-ce qu’il faut des leaders pour faire l’Histoire ? Cette question est la clé du film. Dans mon expérience, je n’ai jamais vu des collectifs fonctionner sans leaders, lesquels travaillent dans une solitude parfaite. J’ai énormément souffert et je pense que je suis parti de l’usine parce que j’ai senti finalement que les gens étaient trop heureux de se décharger sur moi. Le syndicaliste joue le rôle d’assistant social et même si tu ne veux pas, tu t’enfermes là-dedans. Je trouve cela dangereux parce que ça crée un phénomène d’assistanat négatif. Des copains m’ont reproché d’avoir quitté l’usine en me disant "Tu nous trahis, on a besoin de toi", et moi j’ai leur dit "Je suis resté ici 10 ans, si ça ne vous a pas aidés, si vous avez toujours besoin qu’un intellectuel parle à votre place, mon rôle a été négatif".
J’ai eu très mal, je me suis posé plein de questions sur mon propre rôle dans cette usine. La question est très compliquée. Tu n’as pas les mêmes goûts, tu ne vas pas voir les mêmes films, les mêmes choses (ce que je ne méprise absolument pas), mais à un moment donné, tu as beau essayer de faire "comme si", tu vis malgré tout les choses qui te plaises. C’est un peu à chacun de faire un pas, les ouvriers ont aussi des choses à apprendre, ce n’est pas seulement aux intellectuels de changer. Moi, je l’ai un peu vécu dans le sens où c’est aux intellectuels de changer.
Jacky Moreau (sur la musique) : Pour la fête du PC, il y a un tango, une valse, un pasodoble complètement antinomiques par rapport à ce que je fais. Je voulais faire une chose comme Nino Rota et Federico Fellini faisaient. Nino Rota faisait une musique de cirque, mais tellement plus belle qu’une musique de cirque et, en plus, sublimée par Federico Fellini. J’ai voulu que le côté référentiel de la fête du PC soit le côté Rota-Fellini.
J.C. Tu as réalisé Oser lutter, Oser vaincre en quelle année ?
J.P.T. : En 1968. Jacky n’y a pas travaillé. D’une part, on ne signait pas nos films, c’étaient des films collectifs. Et je trouve que c’est la pire tricherie parce qu’il avait un regard différent... mais à l’époque on niait la musique. C’étaient les gens qui chantaient les chants révolutionnaires. C’est fou, mais cela montre le refus de forme, le refus d’écriture de l’époque.
Moi, ce que je crois, c’est qu’on est tous tributaires d’une civilisation chrétienne. Et maintenant, si j’analyse mon comportement de l’époque, j’ai voulu faire mon prêtre-ouvrier. Beaucoup de copains aujourd’hui me disent que je caricature, mais moi, je pense que nous les Maos, on était leurs successeurs. J’étais inorganisé, quand je suis rentré à l’usine, je ne suis pas rentré pour une organisation. Au contraire, on entrait parce qu’une organisation se cassait la gueule. Moi donc j’y suis allé parce que "où était la vraie vie ?" Il fallait être avec le pauvre, il fallait aider la classe ouvrière à se libérer, il fallait se reformer une idéologie. C’était tout ça qui me fascinait, ce n’était pas vraiment la dictature du prolétariat, telle ou telle organisation et, en fait, très vite, je n’ai fait que militer à la CFDT. Ce qui m’intéressait, c’était que les gens deviennent dignes, apprennent leur dignité par la révolte, apprennent la fraternité. Une démarche morale, on était une génération morale. À ce niveau-là, c’était évident qu’on réglait des comptes avec notre éducation. Moi, j’ai eu une éducation protestante très forte et j’ai voulu vivre tout ce que j’avais appris enfant.
C’est bien pour ça que l’histoire de Jeanne m’a passionné. J’ai rencontré des dizaines et des dizaines de gens qui n’ont pas tous le même parcours qui, heureusement, ne vont pas tous au suicide, mais qui, tous, à un moment donné, ont côtoyé ces traces-là. Tu ne peux pas savoir le nombre de religieuses qu’il y a dans le mouvement syndical. C’est très courant. Dans la commission exécutive de la plupart des unions départementales, on trouve au moins une religieuse, parce qu’elles ont le sentiment que le message du Christ (volonté de partage, vivre la pauvreté) doit se dérouler dans les organisations qui luttent pour l’émancipation des travailleurs.
Donc, je suis parti du vrai cas particulier de l’héroïne dont je raconte l’histoire. J’ai construit ça à partir d’un vrai destin. Par exemple, les scènes du film qui se passent avec la Mère supérieure, je les ai écrites avec une amie qui était religieuse, qui est restée 14 ans au couvent et qui, maintenant, est une militante syndicale, mariée avec un ancien prêtre, qui lui aussi, a été syndicaliste. Il joue le rôle de l’évêque dans le film. Le film est plein de gens comme ça. Dans la mesure où le film raconte une histoire vraie, il fallait qu’on garde la véhémence de l’histoire. Parce que je ne voulais pas que ce soit une belle histoire seulement, mais je voulais qu’elle dérange, qu’elle fasse mal. À la limite, si elle était un peu maladroite, je m’en foutais. Beaucoup de gens jouent une partie de leur vie. Mon assistant était un leader syndical et plus jeune, il avait été séminariste.
J.C. En voyant le film, le spectateur ne sait pas qui est acteur ou qui ne l’est pas. Cela vous a-til gêné ?
J.P.T. : Non, puisque j’ai utilisé les non-professionnels pour ce qu’ils sont. Ils n’ont pas vraiment joué. J’avais choisi environ 25 personnes à travers toute la France qui avaient vécu le même type d’expérience dans le milieu syndical. Ils ont tellement participé au scénario, ils ont suggéré tellement d’épisodes (l’histoire de l’oiseau qui s’envole dans l’atelier), tous ces gens, je les ai tellement sollicités que, lorsqu’ils sont venus pour le tournage, ils étaient en confiance, c’était leur film, leur histoire. Ils étaient plus motivés que quiconque pour que le film fonctionne, pour dépasser les difficultés amenées par la fatigue du tournage. J’ai écrit à partir de ce qu’ils sont. Le personnage de Nini, je l’ai écrit parce que je connais la vraie Nini, qui connaissait la vraie héroïne dont je parle qui, physiquement, n’a rien à voir avec Solveig Donmartin. Sans doute, avec ces comédiens ça a été difficile et il a fallu beaucoup d’amour pour les mettre à l’aise.
Propos recueillis par Maurizio Borgese, Marie-Claude Floret & Andrée Tournés
Avec la participation de Florence Bes et Jacky Moreau
Jeune Cinéma n°201, mai-juin 1990
Je t’ai dans la peau. Réal : Jean-Pierre Thorn ; sc : J.P.T., Lorette Cordrie & Dominique Lancelot ; ph : Denis Gheerbrandt ; mont : J.P.T. & Alain Debarnot ; mu : Jacky Moreau ; déc : Florence Bes. Int : Henri Serre, Solveig Dommartin, Philippe Clévenot, Jean-Paul Roussillon, Hélène Surgère, Catherine Hosmalin, Pierre Banderet (France-Allemagne, 1989, 118 mn).