par Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1994
Sortie le mercredi 16 juillet 2025
Taipei au milieu des années 90. Dans cette mégapole en plein boum économique, le film nous fait suivre un groupe de jeunes adultes aisés qui gravitent autour d’une agence de publicité et de sa directrice Molly. Pour assurer un avenir à l’agence en difficultés financières, Molly projette de se marier avec un riche héritier irréfléchi et inconstant, Akeem. Autour d’eux Qiji, l’assistante trop parfaite, Larry, le conseiller financier, Birdy, metteur en scène prétentieux, Ming, le fiancé de Qiji. On y croise aussi un écrivain en crise existentielle, une présentatrice de télévision et d’autres personnages secondaires.
Jeu social, ambitions personnelles et rivalités, attirances amoureuses, jalousies, couples dysfonctionnels : on assiste à un maelstrom de situations, de revirements, de pertes d’équilibre pour ces personnages qui se cherchent, entrent en conflit entre eux et avec eux-mêmes, inscrits dans cette ville très particulière qu’est Taipei, prise entre l’hyper-modernité et la tradition, entre l’appartenance de Taïwan à la Chine continentale et l’indépendance de l’île, au sortir des années de répression sociale et du contrôle culturel imposés par le régime du Kuomintang jusqu’à la fin des années 1980. Le fond politique et social est prégnant et la ville impose sa présence à chaque plan, par son architecture et son agitation, qu’elle soit filmée du haut de l’immeuble de l’agence, dans la rue ou depuis l’intérieur de voitures.
Taïwan apparaît comme un lieu de mutation économique et sociale, laboratoire d’une Chine qu’on devine prête à copier ce modèle et devenir la puissance qu’on connaît aujourd’hui. À l’opposé de la confusion qui semble régner sur ses personnages, Edward Yang compose son film en scénographe précis, avec une distance pleine d’humour et dans un soucis plastique constant, chaque scène élaborée, parfois presque statique, s’enchaînant aux autres avec fluidité et ponctuée de citations confucéennes traitées avec une douce ironie. Le film avance alors vers un affinement des caractères, vers une accentuation des différences entre des personnages qui se ressemblaient tous au départ, tant physiquement que par leurs attitudes (présentés presque tous ensemble dans une scène d’ouverture au cours de laquelle le spectateur a du mal à les distinguer). Les jeux de dupes trouvent progressivement leurs dénouements, les situations se rétablissent, et le regard ironique se fait plus tendre. Les femmes mènent la danse dans ce petit théâtre de personnages caractérisés et survoltés, aux interactions libres et fluides.
On pourrait penser, superficiellement, à une satire de la série Friends (1) qui aurait pris une profondeur et une complexité singulières. Mais les influences cinématographiques et culturelles sont nombreuses, qui nous rapprochent, du côté du cinéma occidental, de films choraux comme Short Cuts de Robert Altman () ou même (en survitaminé) des contes moraux de Éric Rohmer. Mais surtout, Edward Yang cherche une voie qui lui est propre et qui sort de tout exotisme, en témoin d’un certain chaos et de la transformation à grande vitesse de son pays. Confusion chez Confucius est un film assez unique, plein de l’énergie du cinéma asiatique des années 1990 et drainé de multiples influences heureuses. Edward Yang, qui était informaticien aux États-Unis avant de revenir à Taïwan et réaliser ses films, y distille un savoir-faire ultra-précis et enthousiasmant dans un film qui n’a pas pris une ride depuis les trente ans qui nous séparent de sa réalisation. Et sa belle version restaurée en restitue la qualité plastique.
Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe
1. Friends, série américaine créée par Marta Kauffman & David Crane, diffusée sur la chaîne NBC (22 septembre 1994-6 mai 2004).
Confusion chez Confucius (Du li shi dai). Réal : Edward Yang ; sc : E.Y. & Hong Hong ; ph : Li Long-yu, Arthur Wong, Hong Wu-xiu & Chang Chan ; mont : Chen Bo-wen ; mu : Li Da-tao ; déc : E.Y., Ernest Guan, Chin Tsai, Jui-Chung Yao. Int : Chen Shiang-chyi, Ni Shu-chun, Wang Wei-ming, Wang Bo-sen, Teng An-min, Li Chin, Wang Yeh-ming, Hong Hong, Li-mei, Chen Yi-wen, Elaine Jin (Taïwan, 1994, 129 mn).