par Nicolas Villodre
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection au Festival du film de Munich 2025
Sortie le mercredi 16 juillet 2025
On ne présente plus Germaine Acogny, danseuse, chorégraphe et pédagogue hors pair, figure historique de la danse en France - et au-delà. Du niveau d’une Carolyn Carlson ou d’une Elsa Wolliaston. Le long métrage documentaire de Greta-Marie Becker, Germaine Acogny, l’essence de la danse (2025) ne résout certes pas le mystère de cette personnalité, mais a le mérite de revenir sur sa longue carrière et, un peu aussi, sur sa vie. De mettre à jour le dossier. Le film débute d’ailleurs au présent, avec des images de "Germaine", prénom qui date de Mme de Staël, toujours en vogue avant et après-guerre avec de fortes personnalités comme Mmes Tillion, Dieterlen ou Dulac.
On y voit la pédagogue, aujourd’hui retraitée - mais non retirée de la chose ou de la scène chorégraphique - administrer une masterclass à de jeunes élèves de l’École des sables qu’elle avait fondée en 1998 avec son mari, Helmut Vogt, à Toubab Dialo au Sénégal. Une institution unique en son genre en Afrique qui, partant des danses traditionnelles, cherche à faire valoir le contemporain et qui attire garçons et filles du monde entier. En 2021, Germaine et Helmut ont passé la main à deux de leurs danseurs, Alesandra Seutin et Wesley Ruzibiza, qui en assurent depuis la direction artistique et administrative. Plus loin, Greta-Marie Becker nous livrera des images de deux événements marquants pour la protagoniste : l’attribution d’un Lion d’or par le chorégraphe australien Wayne McGregor, en 2021, année où celui-ci dirigeait la section danse de la Biennale de Venise, et l’obtention du Grand prix de l’Académie des Beaux-Arts, sous la coupole de l’Institut de France, en 2023 (1).
À ce stade de notre recension, il convient de noter quelques petits défauts dans le récit. En premier lieu, est mis en valeur à l’entame un chorégraphe qui eut son quart d’heure de gloire au début des années 2000, et dont s’enticha notre héroïne - au lieu de commencer, précisément, par l’essentiel (puisque c’est d’essence que traite le film), à savoir le rôle de Maurice Béjart - et de Léopold Sedar Senghor, poète et homme politique, président du Sénégal de 1960 à 1980 - qui contribua à lancer sa carrière avec l’utopie que fut en 1968 le centre ou école Mudra Afrique (2). Ce n’est qu’en deuxième partie du film qu’une séquence du Grand Échiquier montre le lien paternel qui a uni, jusque dans les années 1970, Maurice Béjart à Germaine Acogny. Le métrage tire un peu à la ligne avec des répétitions dans les… répétitions, des scènes selon nous moins rythmées que celles du film Dancing Pina de Florian Heinzen-Ziob (2022) qui fut en partie tourné à l’École des sables (3).
Ceci dit, les réflexions de la chorégraphe sur son art, sur la "technique Acogny", sur les six positions du corps dansant qui n’ont rien à voir avec celles de notre ballet classique, sont passionnantes, comme pouvaient l’être les observations d’une Martha Graham - créatrice admirée, mentionnée par Germaine Acogny - dans le film A Dancer’s World de Peter Glushanok (1957). Elle aborde par les mots et joint volontiers le geste à la parole dans son œuvre. On pense à Fagaala (2004), un spectacle chorégraphié avec Kota Yamasaki évoquant le génocide du Rwanda, qui lui valut un Bessie Award et au thème récurrent chez elle de la décolonisation. Elle fut offusquée par le discours de Dakar d’un ex-président de la République française débarquant au Sénégal en mâchant son chewing-gum, qui tint des propos vexatoires pour les Africains, dans un discours rédigé par un conseiller délétère, qu’il n’avait sans doute pas pris le temps de lire avant de le prononcer.
Nombre d’extraits de ses performances dans des chorégraphies écrites par d’autres, comme dans des pièces signées par elle, sont insérées, qui vont de Mon élue noire de Olivier Dubois (2014) et de Tchouraï de Sophiatou Kossoko (2001) à L’Opéra du Sahel (2005), Waxtaan (2006), Les Écailles de la mémoire (2008), Songook Yaakaar (2010) et À un endroit du début (2017), collaboration de Germaine Acogny au spectacle de Mikael Serre. Est annoncée son solo à venir, Joséphine, dédié à Joséphine Baker, qui sera présenté (avec la version bauschienne du Sacre) fin septembre 2025 au Théâtre des Champs-Élysées. Là où fut créée La Revue nègre, il y a un siècle.
Nicolas Villodre
Jeune Cinéma en ligne directe
P.S. : Le 11 juillet 2025, le fils de Germaine Acogny, Patrick, nous informe sur son réseau social que les travaux près de l’école montrés dans le film ont pour but la construction d’un port industriel :
"C’est un véritable bouleversement écologique, sonore, visuel, social [...] Ce port nous promet du bruit pour longtemps. Du béton coulé sur une mémoire vivante. Il ne s’agit pas de s’opposer pour le principe. Mais de rappeler qu’un espace de transmission est aussi un écosystème. Et que l’avenir ne se bâtit pas sur l’effacement de ce qui le rend possible. Danser ici, c’est déjà prendre position".
1. Le danseur Didier Deschamps, aujourd’hui directeur du Festival Cannes danse, fut l’instigateur de cet événement, d’après nos informations. On regrettera l’absence de sous-titres présentant dès sa première apparition à l’écran le mari de Germaine (aux côtés du chorégraphe Olivier Dubois) et, parmi les personnalités présentes à cette cérémonie, aussi bien Didier Deschamps que Thierry Malandain et Angelin Preljocaj.
2. Mudra-Afrique, centre de danse fondé en 1977 au Sénégal par Maurice Béjart sur une proposition de Léopold Sédar Senghor, qui en confia la direction artistique à la toute jeune Germaine Acogny, ferma ses portes peu d’années après la démission de Senghor de son mandat. À Dakar, l’école s’inspira de Mudra-Bruxelles, optant pour une danse-fusion entre traditionnel, néoclassique et moderne et faisant une large place au rythme dans l’enseignement et l’accompagnement sur scène de la danse. Parmi les élèves issus de Mudra-Bruxelles, il convient de citer Maguy Marin, Hervé Robbe, Pierre Droulers, Michèle Anne et Thierry De Mey, François Hiffler (membre avec Pascale Murtin de Grand Magasin), et Anne Teresa De Keersmaeker. Hiffler et De Keersmaeker nous ont fait part de l’importance pour eux des cours de rythme prodigués par le pianiste-compositeur Fernand Schirren.
3. "Dancing Pina," Jeune Cinéma en ligne directe.
Germaine Acogny, l’essence de la danse (Germaine Acogny - Die Essenz des Tanzes). Réal, sc : Greta-Marie Becker ; ph : Sophie Maintigneux ; mont : Katja Dringenberg ; mu : Fabrice Bouillon-Laforest. Int : Germaine Acogny (Allemagne-France-Sénégal, 2025, 88 mn). Documentaire.