par Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle En compétition de la Berlinale 1996
Sortie le mercredi 16 juillet 2025
Après Confusion chez Confucius (1), Edward Yang situe une fois de plus son film suivant dans les rues de Taipei, mais avec Mahjong, il nous fait dégringoler, au sens propre, vers les bas-étages de la ville et, au sens figuré, vers des personnages beaucoup plus triviaux : malfrats, escrocs à la petite semaine, jeunes voyous en quête d’occasions (sexuelles et financières), milieu d’escort-girls, occidentaux venus là pour les affaires, mélange cosmopolite et explosif de personnages mûs par une énergie peu commune.
Le film débute avec une scène improbable : de nuit, une micro-camionnette au bord de laquelle s’entassent quatre jeunes en goguette, est suivie par un scooter piloté par un homme à la veste rose, pendu à son téléphone, jusqu’à ce que la camionnette emboutisse volontairement une Mercedes (rose elle aussi) garée sur le bas-côté (on apprendra que c’est celle d’un coiffeur à la mode). L’homme de main en scooter est chargé de suivre Red Fish, l’un des jeunes, fils d’un nommé Winston Cheng qui a disparu après avoir contracté de grosses dettes. Entrée en matière ludique et chère à Edward Yang, qui consiste à commencer ses films sur les chapeaux de roue en donnant d’emblée un grand nombre d’informations encore lacunaires, que le spectateur aura à démêler au cours du film.
Ainsi, après cette première scène, nous pénétrons dans le Hard Rock Café, boîte de nuit à la mode où nous découvrons progressivement presque tous les personnages, dans un brillant chassé-croisé qui donne le ton et pose la quasi-totalité des récits entremêlés que va proposer le film. Edward Yang y introduit un élément perturbateur pour le moins exotique (inversé de notre point de vue) : une jeune Française ingénue et amoureuse (Virginie Ledoyen) se disant enceinte et à la recherche du géniteur de son enfant, anglais aventurier qui semble avoir trouvé à Taipei un milieu à son goût. Personne ne semble comprendre la jeune femme sinon un jeune de la bande, Lunlun, qui va s’employer à la protéger.
Si, au départ, le regard porté sur cette faune est plutôt léger et teinté d’ironie, des ruptures de ton puis des situations dramatiques se développent (sexe sous contrainte par la bande de jeunes, enlèvement violent, suicide, meurtre), dans une atmosphère survoltée, sans filtre pour ces personnages, la plupart dépassés par les enjeux que génèrent leurs propres agissements. Mais ces drames sont tenus à distance par cette manière propre au cinéaste de toujours repositionner le film, de façon savante, de relativiser la violence en proposant des contre-feux. Chaque scène violente est en effet contrebalancée, soit par une mise en scène la tournant vers le comique ou le ridicule, soit par la bienveillance d’un autre personnage (allant jusqu’au sentimentalisme). Cela crée un mélange de genres et de tons complexe, allant d’une grande noirceur jusqu’à un dénouement presque mièvre, voulus par le réalisateur.
Ainsi, sans en avoir l’air mais de manière très calculée, la charge est lourde, qui fait de ce film un brûlot contre la vacuité et l’absence de moralité des personnages, motivés essentiellement par l’appât du gain et par leur plaisir personnel. Par là c’est une critique sociale très aiguë, à ce moment de transformation économique et sociale à grande vitesse que connaissait Taïwan à la fin des années 1990. Le cinéma de Edward Yang, avec ce film le plus noir de sa brève carrière - il est mort en 2007 à l’âge de 59 ans -, se démarquait décidément de la plupart des productions de l’époque avec ce regard d’auteur, ironique, lucide et sans compromis, couplé à une maestria de mise en scène. Il s’inscrivait dans la nouvelle vague du cinéma taïwanais née dans les années quatre-vingt, aux côtés de Hou Hsiao-hsien né en 1947, mais Edward Yang (1947-2007) proposait une voie très personnelle et plus risquée, tentant des fusions, une synthèse entre des mondes différents, orientaux et occidentaux. Le film ne connut pas le succès à sa sortie, il ne fut même pas distribué en France. Saluons l’ensemble des événements de cet été en France autour de Edward Lang : sorties en salles de Mahjong et de deux autres films, Confusion chez Confucius et Yi Yi, et programmés au Festival de La Rochelle et à la Cinémathèque française.
Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe
1. "Confusion chez Confucius", Jeune Cinéma en ligne directe.
Mahjong (Ma jiang). Réal, sc : Edward Yang ; ph : Li Long-yu, Li Yi-Xu ; mont : Chen Bo-wen ; mu : Li Da-tao. Int : Ko Lu-lun, Tang Cong-sheng, Chang Chen, Chen Hsing-hui, Carrie Ng, Wang Chi-tsan, Virginie Ledoyen, Nick Erickson, Diana Dupuis, Chao Teh, Wang Bo-sen, Gu Bao-ming, Elaine Jin, Chang Kuo-chu (Taïwan, 1996, 121 mn).