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Shoah (1985)
de Claude Lanzmann
publié le vendredi 8 mai 2015

par Anne Kieffer
Jeune Cinéma n°168, juillet-août 1985

Sélection officielle de la Mostra de Venise 1985
Sélection officielle du Forum de la Berlinale 1986

Sortie le mardi 30 avril 1985


 


Avec Shoah (en hébreu "l’anéantissement"), Claude Lanzmann enquête sur l’Holocauste et retrace les différents moments du massacre du peuple juif. Pendant dix ans, Claude Lanzmann a recherché les survivants de cet effroyable crime contre l’humanité. Ce qui l’a mené en Allemagne, en Pologne, en Grèce et en Israël. À partir d’un matériau considérable - 350 heures filmées -, il a réalisé un montage de 9h30, centré sur deux lieux-clés, le ghetto de Varsovie, et les chambres à gaz des camps polonais de Treblinka, de Sobidor, de Belzec et d’Auschwitz.


 


 

Shoah est construit avec les seuls témoignages des victimes juives, des bourreaux nazis et des intermédiaires polonais, impliqués de près ou de loin dans l’extermination de six millions de Juifs. Par volonté délibérée, aucun document d’archive n’interfère, seule la parole enregistrée évoque le passé. Sur des images de présent pur - quartier juif de Corfou, rues vivantes de Varsovie, trains polonais sillonnant la campagne, gare de Treblinka et ruines actuelles des camps de la mort -, est restituée la topographie de l’Holocauste dans ses phases de déportation, d’établissement de ghettos et de solution finale.


 


 

Shoah ne dit rien que nous ne sachions déjà - Mein Kempf de Erwin Leiser (1959), avec des films de propagande nazie, montrait l’agonie des Juifs entassés dans le ghetto de Varsovie -, mais Shoah le dit autrement. Les explications de l’adjoint allemand du commandant en chef du ghetto de Varsovie jointes à celles de l’agent polonais Karski (courrier du gouvernement polonais en exil) intériorisent avec plus de force, dans la conscience des spectateurs, l’horreur des faits c’est-à-dire de la barbarie nazie. En retraçant avec les différents entretiens, toutes les étapes et tous les mécanismes de la machine à tuer, Claude Lanzmann donne à entendre l’explication froide et arithmétique d’une élimination planifiée, efficace et performante, menée tambour battant par des fonctionnaires consciencieux. Ainsi apprend-on que les convois de la mort ne coûtaient rien au Troisième Reich - les biens confisqués des Juifs déportés finançaient leur dernier voyage -, les tarifs étaient préférentiels comme ceux de n’importe quelle excursion touristique, seules les opérations de change entre les pays traversés donnaient quelques tracasseries aux services allemands d’intendance.


 


 

La plupart des anciens responsables nazis ont accepté de parler et non d’être filmés - s’ils le sont, c’est à leur insu - parce que Claude Lanzmann ne les juge pas mais recueille leurs témoignages, contribution indispensable à la restitution de la mémoire de l’Holocauste. Dans chaque entretien filtre, cependant, la dénégation, elle culmine lors de l’interview de l’adjoint du commandant en chef du ghetto de Varsovie qui remercie Claude Lanzmann de lui rappeler sa mission à Varsovie en 1941. Pourtant à cette époque, il avait 30 ans, l’âge de la maturité.


 


 

Quant aux rescapés juifs, Claude Lanzmann ne les filme pas à distance, leurs souvenirs en tant que tels ne l’intéressent pas. "Il me fallait donner à voir, les larmes d’un homme sont parfois le seul garant du vrai". Aussi pratique-t-il avec eux un dialogue de type psychothérapique en leur demandant de retrouver au plus profond de leur mémoire, le souvenir refoulé depuis 1945 et de revivre l’indicible. Quand ils craquent devant la caméra, leur hésitation, leur trouble et leur silence sont communicatifs. La souffrance n’est plus à vif, elle pénètre en chacun de nous. Cette catharsis - nouvelle épreuve - oblige le spectateur à lutter contre l’oubli.


 


 

Shoah est une leçon d’histoire qui reconstitue le puzzle du génocide juif dans la totalité de son processus. Si les témoignages des victimes et des bourreaux constituent l’essentiel, ils sont éclairés par les interventions de l’historien américain Raoul Hilberger. Ainsi sont datés la résistance juive du ghetto de Varsovie et le suicide de Adam Czerniaków (membre du Comité juif de Varsovie) le 23 juillet 1942, c’est-à-dire le lendemain du premier convoi de déportés juifs de Varsovie à Treblinka. Il en est de même pour les commandos spéciaux juifs des camps de Treblinka et d’ailleurs.


 


 

Shoah est traversé par une force, les lieux défigurés vivent par la parole. La répétition obsédante de plans de trains passant et repassant en gare de Treblinka dans le martèlement incessant des roues sur les rails donnent à l’horreur la dimension poétique et tragique d’une mélopée. Dans la ligne de Nuit et brouillard de Alain Resnais (1956), ou du récent film hongrois Voyage organisé (Társasutazás) de Gyula Gazdad (1985), Shoah est habité par le beau. Ce regard nouveau rend illusoire tout traitement de l’Holocauste par la fiction ou le folklore.

Anne Kieffer
Jeune Cinéma n°168, juillet-août 1985


Shoah. Réal : Claude Lanzmann ; ph : Dominique Chapuis, Jimmy Glasberg & William Lubtchansky ; mont : Ziva Postec & Anna Ruiz. Avec, notamment : Armando Aaron, Inge Deutschkron, Richard Glazar, Dr Franz Grassler, Raul Hilberg, Jan Karski, Filip Müller, Josef Oberhauser, Mordechaï Podchlebnik, Heinz Schubert, Franz Suchomel, Simon Srebnik, Rudolf Vrba, Itzhak Zuckermann (France, 1985, 570 mn). Documentaire.



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