Pour une redécouverte des silhouettes oubliées : Julienne Paroli.
À partir d’une relecture de la "visite aux pauvres" dans Douce de Claude Autant-Lara (1943)
par Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°274, mars-avril 2002
Comment les définir ? Et faut-il absolument leur coller une étiquette ? Tout un vocabulaire existe pourtant : figurants (on parlait de "figuration intelligente", au théâtre, quand les intéressés avaient quelques mots à dire), silhouettes, comparses, acteurs de complément… Un des mots les plus employés pour les situer : "utilités" (jouer les). Il s’agit de toute une plèbe dédaignée, corvéable, courant d’un casting (comme on ne disait pas jadis) à un autre, mal identifiable, quelque part entre la figuration absolue et les "troisièmes couteaux". Le projet serait de tirer une ou deux figures du quasi-anonymat où elles sont ensevelies.
Raymond Chirat, avec le concours de Olivier Barrot, a déjà utilement défriché le terrain. Leur livre, Noir et blanc (1) ne se borne pas aux figures mythiques (Jean Gabin, Michèle Morgan, Danielle Darrieux…), ni même aux seconds rôles (Julien Carette, Noêl Roquevert, Pierre Larquey, Jean Tissier…). L’éventail est délibérément ouvert jusqu’aux silhouettes : ainsi Gabrielle Fontan (1973-1959), Louis Florencie (1881-1951), Albert Rémy (1915-1967), Paul Faivre (1996-1973), ou encore Madeleine Suffel (1899-1974, savoureuse entre toutes, pas seulement dans Drôle de drame (1937), et dont les auteurs dressent un très plaisant portrait. Tentons d’aller un cran plus loin. Car une Gabrielle Fontan, par exemple, est aisément reconnaissable de film en film. Or il est d’autres acteurs ou actrices qui ont multiplié les scènes fugitives dans le cinéma français d’avant et d’après-guerre et qu’on ne reconnaît pas, ou à peine, tout en ayant le vague sentiment d’avoir déjà vu cent fois ces visages-là.
Prenons un exemple, tiré de Douce de Claude Autant-Lara (1943) et de la célèbre "visite aux pauvres" que citait justement Bertrand Tavernier, dans son récent Laissez-Passer (2002). Séquence mémorable, où Marguerite Moreno est grandiose, et féroces les dialogues de Jean Aurenche et Pierre Bost. Mais attirons l’attention sur un personnage ordinairement négligé quand on évoque l’épisode. La vieille femme à qui Marguerite Moreno et ses "gens" rendent visite s’appelle Thérèse dans le film. Interprète du rôle : Julienne Paroli. A-t-on jamais souligné à quel point elle est parfaite dans ce rôle minuscule, et combien elle contribue à la "vachardise" de la scène et à sa réussite ? Toute d’humilité servile devant "Madame la comtesse", toute d’obséquiosité rampante, elle rappelle la vieille servante qui, dans Madame Bovary, se voit décerner une médaille pendant la fameuse scène des comices. Gustave Flaubert : "Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude".
La séquence de la "visite aux pauvres" fut, en 1943, coupée par la censure, et rétablie après la guerre. Pourquoi cette amputation ? Moins sans doute à cause de la scène globalement qu’en raison d’une réplique vengeresse, soigneusement amenée par les scénaristes. La comtesse ayant déclaré avant de partir : "Ma bonne Thérèse, je te souhaite la patience et la résignation", l’intendant (Roger Pigaut) répond à la vieille Thérèse (Julienne Paroli) qui, toujours empressée à plaire, avait demandé à Irène (Madeleine Robinson) ce qu’il fallait lui souhaiter : "Souhaitez-lui l’impatience et la révolte !" Phrase qui évidemment sentait le soufre en 1943. Prise dans son ensemble, la scène a gardé une belle vigueur. Ajoutons simplement que sa force tient au magistral équilibre de ses composantes, et à chacune d’entre elles : pas seulement à Marguerite Moreno ou à Aurenchébost, mais également à Julienne Paroli et un peu aussi au vieux mari de Thérèse (Charles Vissières.) Il n’a que deux mots à dire - "Mon bois ! Mon bois !" -, mais d’une cruauté admirable dans leur concision. Quant à Thérèse, une fois l’actrice identifiée, on a forcément envie d’en savoir un peu plus long sur elle, et on se plonge dans les précieux catalogues de l’ami Raymond Chirat.
Bilan ? Julienne Paroli a travaillé sans désemparer, film après film, avant et après la Libération. En une seule décennie, celles des années 40, elle est apparue plus de trente fois à l’écran. Sa "carrière" avait débuté avant la guerre - Faubourg Montmartre de Raymond Bernard (1931), puis s’est accélérée à partir de 1939 et se poursuivra encore un peu dans les années 50, notamment avec Le Blé en herbe (1954) où elle renoue avec Claude Autant-Lara, qui ne l’avait peut-être pas oubliée. Après 1957, sa trace se perd. En un quart de siècle, elle aura participé à une cinquantaine de films. Pour y interpréter quoi ? Presque toujours le même type de rôles : des concierges (très souvent), des domestiques (bonne, femme de ménage, femme de chambre…), des commères (plusieurs fois, et par exemple dans le film de Jean-Devaivre, La Dame d’onze heures 1947), une bigote, une couturière, une hôtelière, une vieille fille, des mères et surtout des grands-mères. La plupart du temps, elle n’a ni nom ni prénom - dans Douce, elle était au moins la vieille Thérèse. Pire encore : dans une quinzaine de cas, elle n’a pas de rôle désigné dans les catalogues, malgré la méticulosité avérée de Raymond Chirat - et celle de Jean-Charles Sabria pour les années 50 (2). On ignore complètement ce qu’elle fait dans Pièges de Robert Siodmak (1939), ou dans Rendez-vous de juillet de Jacques Becker (1949), dix ans plus tard. Il faudrait scruter les films au magnétoscope pour la retrouver. Dans des "pannes", vraisemblablement, de quelques secondes, avec peut-être trois mots à dire, genre "Madame est servie". Destin uniforme et sans surprise. Pourtant on appréciait Julienne Paroli, puisqu’on la redemandait presque sans discontinuer. Claude Autant-Lara, Maurice Tourneur, Richard Pottier, Georges Lacombe ont fait appel à elle plusieurs fois, et aussi Jean-Paul Le Chanois, qui lui a donné son dernier rôle connu, dans Les Misérables (1957). Encore une domestique, mais pas tout à fait n’importe laquelle : Madame Magloire, la gouvernante de l’évêque Myriel, celle qui va chercher en regimbant les fameux chandeliers d’argent. Modeste couronnement d’un parcours en marge des grands noms. Auparavant, elle avait échappé une fois, une seule, à ses rôles ancillaires ou assimilés. Dans La Vie de plaisir de Albert Valentin (1944), elle est fugitivement Mme de Merly, épouse délaissée d’un avocat noceur (Roger Karl) qu’elle peut se permettre - douce revanche - de rabrouer quelque peu. D’ailleurs aussi à l’aise en aristocrate qu’en bonniche ou en commère de quartier. Il n’est pas abusif d’écrire que les dons manifestes de Julienne Paroli ont été sous-employés. Par suite d’une certaine rigidité des castings, et d’une conception figée de l’échelle des acteurs et figurants.
Une enquête vaudrait d’être menée sur quelques autres silhouettes de même format. Dans un roman récent, Faire le mort, - le titre n’est pas très heureux, mais l’ouvrage ne manque pas de mérites -, Didier Blonde, déjà auteur d’un intéressant essai sur Les Voleurs de visages, évoque suggestivement un certain cinéma d’autrefois. Acteurs, figurants, doublures y couraient de studio en studio, en un carrousel effréné. Action située au beau temps du muet, mais l’arrivée du parlant ne modifia guère la donne pour la foule innombrable des comparses : "Les films, montés sans génériques, ne retenaient que le nom des vedettes. Les figurants passaient d’un film à l’autre avec les décors et les costumes, ils circulaient entre les studios, la Villette, Montreuil, Épinay, on les retrouvait dans un coin de l’image, en Égyptiens pharaoniques ou en courtisans emperruqués, anonymes". Il ne serait pas sans intérêt de percer quelquefois cet anonymat. Didier Blonde - qui est membre de l’Association des amis d’Arsène Lupin et de la Société des Amis de Fantômas - s’y emploie en érudit, et par le canal d’une piquante fiction. Mais on peut imaginer qu’historiens et chercheurs seront tentés aussi de jeter leurs sondes dans le vaste continent à peine exploré des anonymes et semi-anonymes du cinéma.
Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°274, mars-avril 2002
1. Olivier Barrot & Raymond Chirat, Noir et blanc. 250 acteurs du cinéma français (1930-1960), Paris, Flammarion, 2000.
2. Jean-Charles Sabria & Jean-Loup Passek éds., Cinéma français : les années 50, Paris, Éditions du Centre Pompidou, 2010.
3. Didier Blonde, Faire le mort, Paris, Gallimard, 2001.
Didier Blonde, Les Voleurs de visages. Sur quelques cas troublants de changement d’identité (Rocambole, Lupin, Fantômas et Cie,) Paris, Métailié, 1992.
Douce. Réal, cost : Claude Autant-Lara ; sc : Pierre Bost & Jean Aurenche, d’après le roman éponyme de Michel Davet ; ph : Philippe Agostini ; mont : Madeleine Gug ; mu : René Cloërec, Maurice Vandair et Frédéric Chopin ; déc : Jacques Krauss. Int : Odette Joyeux, Roger Pigaut, Madeleine Robinson, Marguerite Moreno, Jean Debucourt, Gabrielle Fontan, Roger Blin, Albert Rémy, Marie-José, Palmyre Levasseur, Julienne Paroli, Charles Vissières, Georges Bever, Fernand Blot, Léonce Corne, Richard Francœur, Cécyl Marcyl, Paul Œttly (France, 1943, 144 mn).