par Sylvie L. Strobel
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle au Forum de la Berlinale 2024
Sortie le mercredi 23 juillet 2025
Cette année du 100e anniversaire de la naissance de Frantz Fanon (1925-1961) a donné lieu récemment à plusieurs films sur l’actualité de sa militance.
Outre le classique, Frantz Fanon, peau noire, masque blanc de Isaac Julien, réalisé en 1995, à l’occasion du 70e anniversaire sa naissance (1), on peut citer le documentaire de Rico Speight, Rediscovering Fanon en 2022, qui retrace son engagement contre les violences de la répression des indépendantistes algériens à partir de 1953, et leur composante raciste, ainsi que l’influence de Frantz Fanon aux États-Unis, où sa mémoire est plus vivace qu’en France.
Le film de Jean-Claude Barny, Fanon, sorti le 4 avril 2025, témoigne plus du climat de racisme "atmosphérique", comme disait Frantz Fanon, dans laquelle il a mis en œuvre les méthodes de psychothérapie institutionnelle de François Tosquelles à l’hôpital psychiatrique d’Alger, face aux références racialistes officielles encore offensives des disciples de Antoine Porot, médecin-psychiatre idéologue toujours actif en 1953, à Alger, à 75 ans. L’engagement de Frantz Fanon et de sa femme Josy, dans le FLN y devient prioritaire.
Le beau film sobre en noir et blanc de Abdenour Zahzah diffuse une autre ambiance. Son sous-titre est explicite : "Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville au temps ou le Docteur Frantz Fanon était Chef de la cinquième division, entre l’an 1953 et 1956". Il cible trois années essentielles de la vie de Frantz Fanon, de 1953 à 1956, centrées sur son rôle professionnel de soigner des aliénés à l’hôpital comme levier de son ambition sociale. Le film débute sur son arrivée dans ce bel hôpital de Blida-Joinville, quand il y prend ses fonctions de direction comme médecin psychiatre à partir de 1953. Les malades européens y sont séparés des "musulmans" dont il est chargé.
Abdenour Zahzah, qui est né à Blida, installe son récit dans la solide approche sociothérapeutique de Frantz Fanon. Il a 27 ans et une riche personnalité forgée dans son engagement pour la France libre dès 18 ans, et son expérience de jeune médecin psychiatre à l’hôpital de Saint-Alban avec François Tosquelles (1912-1994). L’aliénation s’enracine dans l’asservissement colonial, c’est son travail de médecin qui prend un sens politique.
Abdenour Zahzah nous présente un Frantz Fanon conquérant. Malgré les réticences de sa hiérarchie (qui recourt encore aux électrochocs voire aux lobotomies), sa délégation n’est pas remise en cause, et il exerce son autorité, libère ses malades de leurs entraves, ses consignes sont appliquées, il est respecté.
L’imposture coloniale se perçoit dans les insinuations des mandarins mais Frantz Fanon réussit dans son entreprise, gagne des partisans dans le corps médical, comme le professeur Rachid Boidouh, et les infirmiers sont des professionnels disciplinés, notamment après formation. Frantz Fanon soigne le médecin comme le malade, le colonisateur, le tortionnaire, comme le colonisé aliéné.
À cette période de sa vie, après 1954, Frantz Fanon apporte une aide presque humanitaire au FLN. Comme à Saint-Alban (1), sous l’Occupation quand des résistants étaient hospitalisés comme des neurodivergents, des membres du FLN traqués ou blessés ont trouvé refuge à l’hôpital de Blida. Cette posture forte permet à tout spectateur de s’identifier à Frantz Fanon. Abdenour Zahzah a choisi de montrer sa détermination professionnelle jusqu’à sa démission en 1956, quand il rejoindra le GPRA à Tunis. Il n’est pas dit que les documentaires seraient moins artistiques que les fictions. Celui-ci, tourné dans son décor historique, sobre et soigné, avec des références d’actualité bien choisies devrait intéresser un large public.
Le film, prévu en 2020 et retardé par la pandémie de Covid, a été présenté à la Berlinale 2024 dans la section Forum.
Sylvie L. Strobel
Jeune Cinéma en ligne directe
1. Frantz Fanon, peau noire, masque blanc de Isaac Julien (1995), Jeune Cinéma n°252, novembre 1998.
2. À propos de François Tosquelles et de l’hôpital de Saint-Alban, cf. Les Heures heureuses de Martine Deyres (2019), Jeune Cinéma n°415, mai 2022.
Franz Fanon. Réal, sc : Abdenour Zahzah ; ph : Aurélien Py ; mont : A.Z. & Youcef Abba. Int : Alexandre Desane, Gérard Dubouche, Nicolas Dromard, Amal Kateb, Omar Boulakirba, Catherine Boskowitz, Kader Affak, Chahrazad Kracheni (Algérie-France, 2024, 91 mn).