home > Thématiques > Bob Dylan > Actualité de Bob Dylan (2007)
Actualité de Bob Dylan (2007)
Un livre, un film, un DVD
publié le jeudi 24 juillet 2025

Je est beaucoup d’autres
par Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe


 


Il y a aujourd’hui très précisément deux ans, en 1965, à l’occasion de la sortie du (remarquable) documentaire de Martin Scorsese, No Direction Home : Bob Dylan (1), et de plusieurs ouvrages à lui consacrés, nous saluions le "retour" de celui-ci - même si, pour ses véritables amateurs, il n’avait jamais disparu. On pouvait penser que, cette actualité une fois épuisée, le sujet n’aurait plus lieu d’être abordé avant longtemps : guère de surprises à attendre désormais d’un chanteur sexagénaire et demi, quasi inscrit au patrimoine de l’humanité, sur lequel tout et le reste ont été écrits depuis quarante–cinq ans. Il semble bien pourtant qu’il reste à dire et à filmer, puisque depuis deux ans, le dossier Dylan s’est épaissi de quelques unités non négligeables. D’abord, en août 2006, du Maître lui-même, un album, Modern Times, en tête des ventes pendant plusieurs semaines dans une vingtaine de pays, ce qui ne lui était pas arrivé depuis trente ans. Ensuite, tout récemment, une biographie, un DVD, un film de fiction, et un recueil de tous les entretiens publiés entre 1962 et 2004, Dylan par Dylan (2). Tout ceci dans le secteur officiel. Sur le marché parallèle de l’Internet, le petit commerce des enregistrements pirates continue de fleurir (3), les sites spécialisés ne cessent de faire preuve d’une érudition ahurissante - rien ne semble échapper à leurs animateurs, et le moindre déplacement de Bob Dylan hors de chez lui est immédiatement répertorié. Rarement la carrière d’un chanteur aura autant été suivie ni son œuvre poétique aussi sérieusement scrutée (4).


 

Un livre
 

Dans un tel contexte de biographies par dizaines, on pourrait s’interroger sur la nécessité de l’ouvrage de François Bon : puisque l’on sait tout, à quoi bon un pavé supplémentaire dans "le tour sans fin de la bibliographie dylanienne" ? À cette question initiale, l’auteur répond dès le seuil : "C’est soi-même qu’on recherche", ajoutant, quelques pages plus loin : "Dylan comme masque obscur de nous-mêmes". En quelque sorte, Dylan et moi, ou moi à travers Dylan. Pourquoi pas ? L’identification du biographe à son objet n’est pas une nouveauté, Philippe Beaussant a signé jadis, bien avant d’être académicien, un joli et troublant ouvrage sur ce sujet. Pour l’heure, on se dit que de cette rencontre entre l’un qui nous passionne et l’autre qui nous intéresse surgira bien quelque éclair. Car aucune des approches cumulatives déjà effectuées ne s’est révélée indifférente : des plus studieuses aux plus délirantes, de Howard Sounes à Stéphane Koechlin, elle sont tout autant des portraits de leur auteur que de Bob Dylan lui-même.

Comme François Bon le reconnaît, "des vies comme celle de Bob Dylan sont des dépôts où condense toute une époque, un miroir des questions que se pose une société sur elle-même, mais qui ne se révèlent que rétrospectivement. C’est une sorte de secousse mondiale qui se rassemble sur les épaules d’un seul". Difficile, lorsque l’on est contemporain, d’aborder de façon neutre une telle trajectoire. François Bon ne s’est pas contenté des nombreux savoirs déjà acquis. Il a reconstitué les dérives du jeune Bob Dylan avant 1960, cherché ses pistes, retrouvé d’anciens compagnons - pour découvrir qu’une grande partie de ces enfances est à décrire au conditionnel : Bob Dylan a si bien tricoté sa propre mythologie, multipliant les pièges, que trente-six ans après sa première biographie, des épisodes entiers restent controuvés. A-t-il, n’a-t-il pas - mais quelle importance ? L’histoire de Bob Dylan est aussi celle d’un rêve, le rêve de l’Amérique, et ses chansons sont bien le reflet de la République invisible décryptée par Greil Marcus.

François Bon manifeste une proximité chaleureuse et une empathie qui permettent à l’ouvrage d’être dévoré comme un roman. Il ne quitte pas la trace du chanteur, étaye aux meilleures sources la réinvention des périodes qu’il n’a pu connaître (il n’avait que 9 ans au moment des débuts de Bob Dylan), propose des traductions inédites convaincantes de "Desolation Row" ou "Visions of Johanna", superbes chansons du dernier étage. Et si l’on n’en sait pas beaucoup plus sur Bob, on en saura plus sur François. Un seul détail nous chiffonne : le découpage disproportionné entre les époques. 440 pages pour aller de 1941 à 1975, 30 pages pour relier 1975 à 2006. Certes, les années 1963-1966 sont des années de grâce, éblouissantes et inoubliables, et leur bâtir un tel écrin est justifié. Mais les creux, les interrogations, les redémarrages des trois décennies suivantes, aussi opaques que les précédentes, et la récente sérénité affichée méritaient d’être développés. On ne peut se priver de l’exégèse des dernières chansons, et de vérifier, par exemple, le fil qui unit le jardin mystique de "Ain’t Talkin’" (2006), à l’arrière-pays du bout du monde de "Gates of Eden" (1965).


 

Un film
 

Todd Haynes, à la veille d’écrire le scénario de son film, I’m Not There, avait deux choix : la voie documentaire, déjà largement empruntée, ou la voie classique du biopic musical mis à plat à la manière hollywoodienne, type Bound for Glory de Hal Ashby (1976) sur Woody Guthrie, ou Great Balls of Fire de Jim McBride (1989, sur Jerry Lee Lewis. Il s’en est tiré autrement, en bâtissant une fiction décalée, "inspirée de la vie et des chansons de Bob Dylan". Astuce pour ne pas heurter les iconolâtres ou dérobade devant la difficulté d’une incarnation crédible ? Ni l’une ni l’autre, simplement la mise en œuvre d’une idée extraordinaire : face à la multiplicité des facettes de BD, parfois physiquement méconnaissable d’une période à l’autre, multiplier les interprètes. Puisque le chanteur de 1961 n’est pas celui de 1969, et encore moins celui de 1980, autant lui offrir une apparence différente. D’où les sept figures successives - ou plutôt parallèles, car la narration est a-chronologique, mélangeant joyeusement les époques, le Dylan vagabond réapparaissant après le Dylan converti sous les yeux du Dylan-Billy the Kid, etc. Si l’on ajoute que Todd Haynes a pratiqué l’écart absolu avec son modèle, lui donnant, entre autres, les traits d’un adolescent noir (Marcus Carl Franklin), d’un androgyne épuisé (Cate Blanchett) ou d’un cowboy rugueux (Richard Gere), on voit grandir la menace d’illisibilité d’un tel salmigondis.

Erreur. I’m Not There, sous son aspect éclaté, est d’une clarté constante - au moins pour les spectateurs chargés d’une connaissance minimum du sujet. Pour qui ne connaît pas le chanteur, l’approche peut certes s’avérer délicate, et le film parlera évidemment plus à un public nord-américain, familier de son monument national. On connaissait, à travers ses quatre titres précédents, de Poison (1991) à Loin du Paradis (2002), l’exigence et la rectitude de Todd Haynes. On ne lui imaginait pas une telle intelligence à conduire sa fiction, un savoir retransmis avec un tel brio : chacun de ses personnages est à la fois un vrai et un faux Bob Dylan, les épisodes qu’il invente sont crédibles (le jeune noir grimpant dans le train de marchandises et déclarant s’appeler Woody Guthrie, projection transparente), et ceux qu’il recrée sont d’une vérité troublante - Cate Blanchett en clone parfait du chanteur de 1966 méritait haut la main son prix d’interprétation du Festival de Venise. Même lorsqu’ils ne représentent pas directement le héros - la mise en abyme de l’acteur (Heath Ledger) devenu célèbre en jouant Bob Dylan dans un film, Richard Gere le westerner mourant dans la ville fantasmatique de Riddle, dont les habitants semblent sortis des chansons des Basement Tapes -, ils s’intègrent précisément à l’histoire, réelle et rêvée, de Bob Dylan.

Les Basement Tapes, cet album secret d’une centaine de titres (une quinzaine seulement sortie dans le commerce), est la clé du film. Le dialogue est truffé de citations, explicites ou détournées, reprises de vers ou simples clins d’œil : "See you later, Allen Ginsberg". Et surtout, Todd Haynes y a trouvé son intitulé : "I’m Not There" (1956) est une des chansons les plus mystérieuses de l’ensemble, "qui ne ressemble à aucune autre, n’a été enregistrée qu’une seule fois et n’a plus jamais été chantée, tourbillon liquide de paroles aussi fuyantes que le canevas d’un rêve qui se dissipe, dont la charge d‘amertume et d’espoir ne cesse de s’alourdir" a écrit Greil Marcus. Le dernier vers, "I’m not there, I’m gone", complète le puzzle : Bob Dylan n’est pas là, il est parti, nulle part et partout.


 

Un DVD
 

The Other Side of the Mirror offre un spectacle moins excitant mais plus confortable, celui des interventions de Bob Dylan au Festival de Newport entre 1963 et 1965. En 1967, Murray Lerner, excellent filmeur, avait déjà signé Festival, un montage dans lequel Bob Dylan n’apparaissait qu’une vingtaine de minutes. Cette fois-ci, nous avons droit à l’intégrale, dix-sept chansons, entre "Blowin’ in the Wind", succès mondial de 1963 pour le jeune héros de la folk music, et "Like a Rolling Stone", succès mondial de 1965 pour le nouveau héros de la musique rock. On peut donc admirer pleinement le passage de Bob Dylan à l’électricité, cette "trahison", magnifiquement métaphorisée par Todd Haynes, qui change sa guitare en mitraillette dirigée vers le public, qui le coupa (heureusement) de son public folk-intégriste et signifia pour lui un nouveau départ, le premier avant bien d’autres. Il n’était déjà plus là.

Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe
* Cet article est paru pour la première fois dans La Quinzaine littéraire n°957, 1er décembre 2007.

1. "No Direction Home : Bob Dylan" I I, Jeune Cinéma en ligne directe ; "No Direction Home : Bob Dylan" II, Jeune Cinéma n°300-301, décembre 2005.

2. Dylan par Dylan. Interviews 1962-2004, Paris, Bartillat, novembre 2007, 560 pp.

3. Au dernier pointage, la liste des CD disponibles sur le site bobsboots.com comprenait 1052 titres différents.

4. Le modèle, c’est Michael Gray, The Bob Dylan Encyclopedia, Londres, Continuum Books, 2006.
Il faut également citer la revue Isis de Derek Barker.


* François Bon, Bob Dylan. Une biographie, Paris, Albin Michel, 2007, 496 pp.

* I’m Not There de Todd Haynes (2007).

* Murray Lerner, The Other Side of the Mirror. Bob Dylan Live at the Newport Folk Festival (1963-1965), DVD Columbia, 2007.


Revue Jeune Cinéma - Mentions Légales et Contacts