par Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe
Sorties le vendredi 6 décembre 1935 et le mercredi 30 juillet 2025
Oeuvre discrète, Merlusse a été redécouvert à l’occasion de la présentation à Cannes Classics en mai 2024, de la deuxième partie de la restauration de seize films de Marcel Pagnol (1895-1974). Le film est en salles cet été.
À la veille de Noël à Marseille, une vingtaine d’élèves du lycée Thiers qui ne peuvent rentrer dans leurs familles, vont passer les fêtes à l’internat. Ils sont placés sous la surveillance de Monsieur Blanchard, le répétiteur et surveillant qui les terrifie par son allure sévère, son visage balafré et borgne à cause d’une blessure de guerre. Pour conjurer la peur que leur inspire Monsieur Blanchard et sa grosse barbe noire, les plus grands l’ont surnommé Merlusse, allusion à une odeur de morue que ce dernier serait censé répandre autour de lui… Mais, en ce soir de Noël, les élèves sont surpris de découvrir que l’homme qu’ils redoutent tant, peut se transformer, comme par miracle, en un véritable Père Noël. Touchés par sa gentillesse et sa bienfaisance, ils auront à cœur de le remercier.
C’est donc un an avant de réaliser César, le troisième film de sa trilogie marseillaise (1), que Marcel Pagnol a réalisé, en 1935, ce petit film oublié et méconnu. Il est adapté d’une de ses nouvelles de jeunesse, L’Infâme Truc, parue en 1922 dans la revue Fortunio (2), et c’est le premier scénario que Marcel Pagnol écrit pour le cinéma. Le film a été tourné, au cœur de l’hiver dans le lycée même de son enfance et adolescence, le Lycée Thiers à Marseille. La plongée quasi documentaire, naturaliste et réaliste dans l’enceinte de l’établissement permet au cinéaste de regarder son passé. Il déploie sa caméra pour montrer les murs décrépis, explorer les moindres fissures et recoins de préau, la cour alternant avec des plans sur les murs nus ou les espaces vides. Puis la caméra emprunte ces longs couloirs porteurs de mémoire, de traces de craies et d’inscriptions volées. Par sa présence en tant que lieu clos qui enferme, le lycée devient un personnage à part entière dont on ressent l’atmosphère, les odeurs, la camaraderie, la hiérarchie, et entre en écho avec la solitude des âmes qui le traversent. Les héros sont ces enfants solitaires contraints de passer Noël loin de leurs familles en compagnie de Merlusse, lui même une âme meurtrie.
Marcel Pagnol étudie ici une communauté de circonstance qui va être capable dépasser les conflits pour se reconnaître et se rencontrer. Le film se présente comme une fable sombre sur la perception que l’on a de l’autre, sur la peur de la différence. Il y a d’un côté les préjugés des enfants entre eux, à l’encontre de ce surveillant à l’allure repoussante et austère, de l’autre ceux du proviseur et du censeur qui ont tendance à déconsidérer ces élèves sans famille. Le paradoxe est que dans ce lieu d’apprentissage et d’éducation personne n’est en mesure de voir véritablement l’autre. Chacun est dans son rôle. Mais la magie du conte s’annonce… Au travers du personnage de Merlusse, tout ce que le récit peut avoir de cruel s’évapore soudain tandis que les enfants acceptent de voir qui est réellement leur surveillant. Et tout le génie du cinéaste et écrivain consiste à révéler cette identité cachée grâce à des dialogues signifiants, denses et désarmants de naturel. Ainsi lorsqu’un élève déclare qu’il est fils de Roi un autre lui rétorque "Si ton père était roi, d’abord tu aurais tout le temps des vacances. C’est connu. les fils de roi, ils ne font rien. Ils se promènent dans les jardins, et ils font fouetter les esclaves". Certaines scènes sont vibrantes de poésie telle la vision du garçon, l’homme à tout faire du lycée (interprété par Rellys) en train de balayer le préau en rêvassant et chantonnant.
Il est à souligner que dans la période des débuts du parlant au cinéma, Marcel Pagnol s’affranchit des studios, de la lourdeur d’un matériel cloué au sol et organise une prise de son en direct dans des décors naturels, ce qui sera la marque le la Nouvelle Vague bien des années plus tard. Merlusse porte en lui tous les germes d’un cinéma moderne et visionnaire, en pleine révolution technique. À cela s’ajoutent de magnifiques cadrages, un sens du rythme, des profondeurs de champ qui masquent et dévoilent et une grande beauté de la photo.
Le film se présente également comme un vibrant hommage aux "seconds parents". Ces référents que rencontrent les enfants au fil de leur scolarité, et qui, dans l’ombre, contribuent à forger leur sensibilité, leur respect, leur reconnaissance. Avec sobriété, Marcel Pagnol livre un message plein d’humanité, une leçon simple à l’enfance, à celle nichée au sein de chacun. Il invite à affronter ses peurs et à dépasser tous ses préjugés. Cette sincérité et la justesse du propos ont du reste inspiré Alexander Payne dans Winter Break (2023), remake de Merlusse qui restitue ce mélange de mélancolie et de chaleur humaine (3).
Merlusse est un film simple, très sobre, tout en retenue, à l’image de son personnage principal, ce mal-aimé entièrement dévoué aux élèves et qui contient sans cesse ses sentiments. Ce film est une rareté et frappe en plein cœur. Ainsi, comment ne pas être bouleversé, lorsque Merlusse, magnifiquement interprété par Henri Poupon (4), s’adresse à tous les enfants qui, reconnaissants, lui ont fait des cadeaux, en leur demandant "Qui dois-je remercier ?"
Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe
1. "Marcel Pagnol, la trilogie marseillaise", Jeune Cinéma en ligne directe.
2. Le 10 février 1914, Marcel Pagnol fonde la revue littéraire et théâtrale Fortunio, avec quelques copains du lycée Thiers à Marseille et de khâgne, parmi lesquels les écrivains Georges Finaud, Jean Ballard et Yves Bourde, nommé rédacteur en chef. La revue devient ultérieurement Les Cahiers du Sud, dans laquelle il publie quelques poèmes et son premier roman, Le Mariage de Peluque (1921), réédité sous le titre Pirouettes, Paris, Fasquelle, 1932.
3. "Winter Break", Jeune Cinéma n°426, décembre 2023.
4. Henri Poupon (1884-1953). Marcel Pagnol dit avoir était ébloui par son interprétation exceptionnelle. Il l’avait déjà dirigé dans Joffroi (1934) et dans Angèle (1934).
Merlusse. Réal, sc, dial : Marcel Pagnol ; ph : Albert Assouad, Roger Ledru, Arnaudy, Roger Corbeau & Clément Maure ; mont : Suzanne de Troeye ; mu : Vincent Scotto. Int : Henri Poupon, Rellys, André Pollack, Thommeray, Jean Castan, Fernand Bruno, Robert Chaux, John Dubrou, Le-Van-Kim, Jean Inglesakis (France, 1935, 72 mn).