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Yi Yi (2000)
de Edward Yang
publié le mercredi 6 août 2025

par Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 2000

Sorties le mercredis 20 septembre 2000 et 6 août 2025


 


Littéralement, "Yi Yi" en chinois signifie "Un Un". C’est un lien possible avec le premier métier de Edward Yang, ingénieur informaticien, le langage informatique reposant, on le sait, sur une suite des chiffres 0 et 1. Tout en présentant une narration fluide et simple, il y a quelque chose des mathématiques dans ce film qui réunit la rigueur d’une construction, d’infinies nuances de situations, une beauté visuelle et sonore qui n’est pas vaine et une poésie douce et mélancolique. Ce troisième et dernier film d’une trilogie sur Taipei (c’est aussi le dernier film de Edward Yang), après Confusion chez Confucius (1994) et Mahjong (1996) (1), témoigne ainsi d’une unité de chacun de ses composants (lieu, personnage, plan, séquence), tout en étant un film choral d’une grande richesse, beaucoup plus calme et apaisé que les deux films précédents.


 


 


 

Une famille de la classe moyenne se compose des parents, le père NJ ingénieur, la mère Min Min employée de bureau, et de deux enfants, Ting Ting une adolescente et Yang Yang un garçon de huit ans. Autour d’eux gravite la famille étendue (grand-mère, oncles, tantes et enfants) qui se retrouve ponctuellement - le film commence par un mariage et finit par un enterrement. Ces réunions de famille se soldent toutes par le resurgissement de conflits, de situations de mal-être, de dérapages verbaux ou d’excès d’alcool, qui en perturbent les déroulés, sous les yeux des enfants assistant malgré eux à l’inconstance des adultes.


 


 


 

Si la chronique familiale tourne beaucoup autour de NJ le père de famille, les enfants sont une partie importante du film, témoins candides de ces difficultés relationnelles d’adultes toujours préoccupés par eux-mêmes. Parmi eux Yang Yang, dont personne ne semble se soucier, même s’il ne manque pas d’amour. Il devient le centre du film, avec son regard sensible et candide, sans avoir de rôle décisif sur aucune des actions qui se déroulent dans sa famille. Il mène sa petite vie de façon indépendante, semble-t-il. Personne ne le voit vraiment, mais lui voit tout et tente de transcrire sa réalité à l’aide d’un appareil photo que son père lui a confié (toutes ses photos représentent des membres de sa famille de dos, comme si personne ne le regardait).


 


 


 

Yang Yang est l’enfant qui voit, mais qui ne sait pas encore. Les adultes sont ceux qui savent, mais qui ne voient plus. La question du film est alors : comment voir le monde, entre ses propres songes, ses espoirs, et la réalité ? Cette question du point de vue est aussi accentuée par la caméra : vues à travers des portes, encadrements, obstacles entre les personnages, transparences et reflets des vitres et fenêtres.


 


 


 

Grâce à la présence de Yang Yang, mais aussi par les regards croisés des protagonistes des différentes générations - la sœur adolescente et ses premières amours, le père et ses regrets après avoir retrouvé un amour de jeunesse, la mère en crise qui quitte un temps son foyer pour une retraite dans un couvent, la grand-mère victime d’une attaque cérébrale qui la cloue au lit -, le film progresse peu à peu vers un constat lucide, dans sa mélancolie : l’acceptation des difficultés, l’impossibilité de revenir sur des relations interrompues, l’abandon de l’illusion de la recherche du bonheur. Et il apparaît pour tous qu’il est nécessaire d’aller de l’avant, de progresser et de s’ouvrir aux autres.


 


 


 

Ce grand film de Edward Yang sur la famille est d’une belle délicatesse. Situé dans la mégapole de Taipei, celle-ci en est un véritable personnage, avec des incursions à Tokyo lorsque NJ l’ingénieur part en voyage d’affaire, filmées en longs plans-séquences, "au ras du tatami", en hommage à Yasujiro Ozu. Et toujours, chez le réalisateur, on retrouve l’importance des influx dans ses films : ce qui circule, ce qui diffuse dans Yi Yi, son énergie, provient souterrainement de toutes les influences géographiques, culturelles, sociales, également de l’histoire personnelle d’un réalisateur qui en fait une fusion originale sans céder au moindre exotisme ni à la moindre facilité. Du particulier à l’universel, il n’existe parfois que l’épaisseur d’une feuille de papier. Edward Yang a atteint avec ce dernier film un accomplissement qui le situe au niveau des plus grands cinéastes mondiaux. À sa sortie en 2000, Yi Yi fut le seul film du réalisateur à connaître un succès international (Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 2000).

Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe

1. "Confusion chez Confucius," Jeune Cinéma en ligne directe ; "Mahjong", Jeune Cinéma en ligne directe.


Yi Yi. Réal, sc : Edward Yang ; ph : Yang Wei-han & Li Long-yu ; mont : Chen Bo-wen ; mu : Peng Kaili. Int : Wu Nien-jen, Elaine Jin, Issei Ogata, Kelly Lee, Jonathan Chang, Ke Su-Yun, Chen Xi-sheng, Tang Ru-Yun, Xiao Shu-shen, Chang Yu-ban, Michael Tao, Adrian Lin (Taïwan, 2000, 173 mn).



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