par Patrice Bougon
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle du Sundance Film Festival 2023
Sortie le mercredi 6 août 2025
Le second film de la réalisatrice lituanienne Marjita Kavradeze, née en 1991, (Prix de la meilleure réalisation au Sundance Festival 2023) raconte la rencontre entre Elena et Dovydas, un homme de son âge (la trentaine). Ils se présentent eux-mêmes comme des gens apparemment ordinaires, ayant eu peu de goût pour le lycée et exerçant leur métier sans passion. Chacun possède cependant une singularité, puisque la jeune femme est une enseignante de danse pour jeunes sourds, dont le corps ne correspond pas au cliché de la danseuse filiforme, ce que sa mère ne s’est pas privée de lui signaler. Quant à Dovydas, il traduit en langue des signes la parole de l’enseignante. Outre ce métier rare, la particularité de ce jeune homme repose sur le fait qu’il se désignera comme "asexuel", alors même qu’il cherche à établir une relation affective avec Elena.
Slow est un film réaliste interrogeant l’importance de la sexualité dans la vie d’un couple. Est-elle indispensable ou est-elle surévaluée par la société, la publicité, les films ? Cette question existentielle, peu fréquente au cinéma, concerne tout un chacun. Notons que la charmante sœur d’Elena, épanouie, est religieuse, une vie sans sexe est donc possible.
Formellement, ce film est aussi intéressant par son usage des recadrages rapprochés et des gros plans : les visages muets parlent par leurs expressions signifiantes. La première séquence condense les enjeux essentiels de la suite. Un plan rapproché montre un homme lors d’une relation sexuelle avec Elena, et qui lui demande avec insistance : "Dis-moi que tu m’aimes, c’est indispensable". Elle refuse cependant de répondre, quitte à rendre l’acte impossible. Contrairement aux stéréotypes, la jouissance passe (aussi) par les mots et cette scène montre d’emblée la contradiction d’Elena, qui désire le sexe pour le sexe, mais est aussi sentimentale.
Mais, seconde contradiction, quand elle fait couple avec Dovydas, elle est frustrée, car il n’y pas partage de la jouissance, même s’il tente de lui faire plaisir. Le couple vacille, à cause de cette dissymétrie du désir qui, un temps, semble pouvoir se résoudre par l’idée insolite de Dovydas d’accepter qu’Elena ait des amants. Malgré cette proposition, il devient jaloux et, de toute façon, Elena ne peut vraiment désirer hors de son couple. Le corps et les sentiments sont plus liés qu’elle ne le croyait. La fin du film, après une dispute assez violente, évoque un compromis possible pour évaluer autrement la place de la sexualité dans le couple.
L’un des aspects originaux du film réside dans la manière, assez sensuelle, dont le corps de Davydas est montré dans l’exercice de son métier, notamment par le jeu des mains et des doigts qui, souvent, reviennent vers sa bouche, mais aussi par l’intensité du regard vers ses interlocuteurs. Une autre scène est remarquable, celle d’un désir purement visuel, sans contact : Davydas jouant à trouver son équilibre sur une planche à roulette, Elena s’amuse de voir ce grand corps instable. Elle s’approche pour le récupérer, en cas de chute, un recadrage engendre une émotion des corps alors très proches. Une sorte de danse les accorde en un ballet muet, sans contact, où l’échange de regard est intense, comme lorsque Davydas traduisait pour elle en langue des signes. Déplacement de la sexualité, sublimation dans le regard, ce que montre aussi un bref plan cadrant la nuque de Davidas regardée par Elena alors qu’il assiste à une représentation des jeunes danseurs.
Patrice Bougon
Jeune Cinéma en ligne directe
Slow (Tu man nieko neprimen). Réal, sc : Marija Kavtaradze ; ph : Laurynas Bareisa ; mont : Silvija Vilkaite ; mu : Irya Gmeyner, Martin Hederos & Vincent Barrière. Int : Greta Grineviciute, Kestutis Cicenas, Pijus Ganusauskas, Laima Akstinaite, Vaiva Zymantaité, Mantas Barvicius, Rimante Valiukaite (Lituanie-Espagne-Suède, 2023, 108 mn).