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Conversation secrète (1974)
de Francis Ford Coppola
publié le mercredi 19 novembre 2025

par Jean-Pierre Jeancolas
Jeune Cinéma n°80, juillet 1974

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1974
Palme d’or

Sorties les mercredis 5 juin 1974, 25 octobre 2000, 6 janvier 2010 et 19 novembre 2025


 


Hypothèse : vous devisez tranquillement avec votre petite amie sur le terre-plein de la fontaine Saint-Michel, au milieu du bruit des conversations, de la circulation, à côté de deux gratteurs de guitare, pas loin de la douzaine de flics rituels. Or un bricoleur de génie, qui a installé des micros directionnels sur les immeubles voisins (un sur le toit de la Boule d’or, un au quatrième étage de la librairie Gibert, et un troisième dans la musette d’un clochard ordinaire qui vous croise toutes les cinq minutes), enregistre tout ce que vous croyez dire dans une totale tranquillité. Improbable, mais techniquement possible. Transposez dans une grande ville américaine où il y a encore plus de bruit : c’est ainsi que commence, magistralement, Conversation secrète de Francis Ford Coppola, scénariste, producteur et réalisateur du Parrain (1972), mais aussi des Gens de la pluie (1969). Un réalisateur par conséquent non indifférent.


 


 


 

Le héros de The Conversation est un "plombier" - puisqu’ainsi on appelle, depuis leur Watergate et notre Canard enchaîné, les honorables champions de l’écoute tous azimuts, du micro baladeur et miniaturisé. C’est un plombier bien tranquille, maître dans son métier, installé à son compte. Il a la blouse grise, l’air bonasse et démodé, voire le catholicisme pratiquant de nos petits commerçants. Il écoute, et vend au contrat ce qu’il a écouté. Il tient à son indépendance - refuse le poste, mieux payé sans doute et moins fatigant, que lui propose un collègue passé à la grande industrie. Il a quelque mauvaise conscience pour avoir provoqué l’assassinat d’un syndicaliste new-yorkais, mais cela compte si peu à côté d’un travail bien fait... Bref, un Américain bien tranquille, un peu vieux jeu, très "majorité silencieuse".


 


 


 

Bien. Jusqu’aux deux tiers de son déroulement, le film de Francis Ford Coppola est étonnant. Rigoureux dans sa construction, admirablement fait, admirablement interprété, il nous conduit à une interrogation, à une inquiétude, terriblement actuelles. Du genre : "Est-ce vraiment dans ce monde que nous vivons ?". La réponse étant contenue, affirmative, dans la question - accréditée, voir plus haut, par leur Watergate et notre Canard. La séquence du Congrès des "plombiers" réunis à Detroit, où des commerçants très ordinaires proposent à qui veut (à qui peut) acheter le nécessaire du parfait espion, est dramatiquement efficace. Nous sommes dans cette zone où le cinéma de fiction, soutenu par une pensée et par un regard (c’est-à-dire par un auteur) peut se révéler plus mobilisateur que le cinéma de reportage. C’est, ce pourrait être si le propos était tenu, du bon cinéma politique.


 


 

Pourquoi faut-il qu’au dernier tiers, tout se dégrade : les promesses ne sont pas tenues, et Francis Ford Coppola nous laisse retomber dans la convention, dans la dramaturgie, dans ce cinéma codé qui veut que toute histoire, à l’écran aussi, ait une fin logique et généralement rassurante. C’est en effet le romanesque qui reprend le dessus, et pas le meilleur. Nous étions du côté de Blow Up de Michelangelo Antonioni (1966) quand Gene Hackman débrouillait les sons de ses bandes magnétiques, nous tombons au niveau du Alfred Hitchcock de série quand il découvre que l’affaire dans laquelle on l’avait entraîné était une banale histoire d’adultère. Et nous spectateurs sommes doublement menés en bateau, puisque ceux dont on nous avait fait croire qu’ils étaient les victimes promises se révèlent (évidemment) les assassins. La folie dans laquelle sombre le pauvre héros, dépassé par les secrets d’alcôve que ses admirables outils avaient découverts, est un pauvre truc de scénariste. C’est aussi, plus gravement, une dérobade devant les questions, qu’on pouvait dire politiques, que le film avait d’abord soulevées.


 


 


 

Le brio du travail - les séquences dans l’hôtel, la lumière sur les balcons, la main ensanglantée qui souille une vitre dépolie, le sang encore qui remonte comme une accusation d’une cuvette de WC - n’excuse pas ce qui paraît être une démission. Celle d’un cinéma américain souverain et conscient qui ne sait pas, ou ne veut pas, échapper aux conventions du vieil Hollywood. Qui nous séduit, nous enchante ou nous éveille, puis nous laisse tomber à mi-chemin. Amers.

Jean-Pierre Jeancolas
Jeune Cinéma n°80, juillet 1974

* Cf. aussi "Entretien avec Alain Robbe-Grillet", à propos de Conversation secrète, Jeune Cinéma n°277, septembre 2002.


Conversation secrète (The Conversation). Réal, sc : Francis Ford Coppola ; ph : Bill Butler ; mont : Richard Crew & Walter Murch ; mu : David Shire. Int : Gene Hackman, John Cazale, Allen Gardield, Frederic Forrest, Harrison Ford, Cindy Williamls (USA, 1974, 114 mn).



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