par Claude Benoît
Jeune Cinéma n°62, avril 1972
5 Oscars 1972 : Best Picture, Best Actor in a leading role, Best Actor in a supporting role, Best Director, Best Writing, Screenplay Based on Material from Another Medium.
Sorties le vendredi 14 janvier 1972, et les mercredis 19 août 2015 et 13 août 2025
Avec French Connection, William Friedkin fait revivre le film noir des années 50, celui de Fritz Lang avec Règlement de compte (1953) ou de Sam Fuller avec Le Port de la drogue (1953). Il l’actualise cependant, non tant par la nature de son propos que par la vigueur de son style.
Rappelons-en brièvement l’argument. Deux flics new-yorkais de la brigade des stupéfiants, "Popeye" et Russo, ont flairé une bonne piste. Un gros arrivage de drogue est imminent. Le réceptionnaire pourrait être Sal Boca - Tony Lo Blanco, le bellâtre criminel de Honeymoon Killers de Leonard Kastle (1970) -, un boutiquier italien, imprudent et hâbleur. Effectivement on débarque dans le port de New York une voiture immatriculée dans les Bouches-du-Rhône. Chargée de drogue, elle est destinée aux trafiquants locaux.
William Friedkin s’inspire d’une histoire vraie, oubliée de nous, l’affaire Angelvin (1). La proximité de l’affaire Delouette (2) donne évidemment à cette évocation un profond retentissement. French Connection apparaît d’ailleurs comme une parfaite illustration des thèses de John Cusack et du procureur Stern (3). Le "gros bonnet" du film est un armateur marseillais respectable et respecté puisqu’il porte la rosette de la Légion d’honneur sur le revers du veston.
Deux remarquables séquences, sobres, allusives, révèlent la piètre estime où les Américains nous tiennent actuellement. Première séquence : Sal Boca ayant été mis sur table d’écoute, "Popeye" et Russo suivent ses conversations dans un sous-sol. Décelant un accent français dans la voix de l’un de ses interlocuteurs, ils quittent les écouteurs et exécutent une danse du scalp, tant ils sont certains que, si les Français sont dans le coup, il s’agit bien d’une affaire de drogue.
Seconde séquence : tandis que le "gros bonnet" en question et le tueur corse qui l’accompagne se tapent la cloche dans un restaurant de luxe, les flics américains qui les filent, planqués dans l’encoignure d’une porte, battent la semelle et avalent en grimaçant des beignets pâteux arrosés d’un café éclairci. De cette différence de situation entre les personnages naît chez le spectateur français un lourd sentiment de gêne.
L’importation - significative - d’un truand français - Marcel Bozzuffi tient ici un rôle identique à ceux tenus dans les années 50 par Lee Marvin et Jack Elam - permet, en outre, à William Friedkin de réussir une époustouflante course poursuite entre une rame de métro et une voiture folle. Plus admirables encore, les séquences de la rafle dans un "bar nègre" et de la planque autour de !la voiture trafiquée dans un quartier lépreux paraissent saisies sur le vif. La sortie des flics qui coincent involontairement une bande de dépiauteurs de bagnoles et de piqueurs d’enjoliveurs, semble véritablement retransmise en direct par un opérateur de TV très efficace.
L’interprétation fort homogène - elle est uniquement constituée d’acteurs de second plan - ajoute à l’authenticité du film. "Popeye" Doyle, le flic brutal, emporté, opiniâtre est superbement interprété par Gene Hackman, second rôle dans Lilith (1964), Bonnie and Clyde (1967), La Mutinerie (1969) ou Les parachutistes arrivent (1969). Un nouvel acteur, Roy Scheider - on peut le voir aussi dans Klute (1971) et dans Portrait d’une enfant déchue (1970) est Buddy Rosso, son copain qui, bien qu’il soit aussi acharné que lui dans la lutte contre les trafiquants, tempère un peu sa violence. Preuve d’un choix intelligent, Marcel Bozzuffi et Frédéric de Pasquale complètent, côté français, la distribution.
Le succès prévisible de French Connection a donné aux distributeurs l’idée de présenter un autre film de William Friedkin : Les Garçons de la bande (1970), adaptation fine mais sans génie d’une pièce de Mart Crawley. À quand, alors, la projection du très alléchant : The Night They Raided Minsky’s, son deuxième film (1968), avec Jason Robards et Elliott Gould ?
Claude Benoît
Jeune Cinéma n°62, avril 1972
1. Jacques Angelvin (1914-1978) a animé pendant 15 ans l’émission Télé-Paris, devenue ensuite Paris-Club. Il a été arrêté en 1962 pour trafic d’héroïne à New York, en lien avec le réseau appelé "French Connection".
2. L’affaire Delouette a fait scandale au début des années 70 et a considérablement envenimé les relations entre la France et les États-Unis.
The French Connection. Réal : William Friedkin ; sc : Ernste Tidyman d’après Robin Moore ; ph : Owen Roizman ; mont : Gerald B. Greenberg ; mu : Don Ellis. Int : Gene Hackman, Fernando Rey, Roy Scheider, Marcel Bozzuffi, Tony Lo Bianco, Frédéric de Pasquale (USA, 1971, 104 mn).