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Barry Lyndon (1975)
de Stanley Kubrick
publié le mercredi 20 août 2025

Par Fabian Gastellier
Jeune Cinéma n°97, septembre 1976

Quatre Oscars (Meilleure Direction artistique, Meilleure Photographie, Meilleure Création de costumes, Meilleure Adaptation musicale)

Sorties les mercredi 8 septembre 1976, 19 décembre 2007 et 20 août 2025


 


Avec Barry Lyndon, Stanley Kubrick nous prend au piège une fois de plus. Rompant avec l’image provocante de Orange mécanique (1971) pour choisir une image de perpétuel envoûtement (une Angleterre du 18e siècle qui pourrait être du peintre John Constable sur grand écran), il réalise une œuvre apparemment impalpable.


 

Et cette constatation première est la preuve que nous avons sauté à pieds joints dans le piège qui nous était tendu. Barry Lyndon est un film qui cache bien son jeu. Toute construite en tiroirs secrets, l’œuvre est tissée de sous-entendus et d’ironie. Seulement, rien de cela n’apparaît au premier abord. Musique militaire, drapeaux flambants neufs, mitraille et scènes de guerre. Bon, d’accord, voici que s’avance, chaussé de bottes, un roman feuilleton façon dix-huitième... Alors que l’on s’attend à suivre les aventures du jeune arriviste irlandais Redmond Barry, on dérape d’étonnement en découvrant que, pas une seconde, Stanley Kubrick ne s’intéresse aux péripéties vécues par son personnage : Redmond Barry Lyndon, connais pas. D’ailleurs tout le dix-huitième siècle était plein de Redmond Barry Lyndon.


 


 


 

Barry Lyndon n’est plus, alors, qu’un prétexte pour dénoncer les plaies et les erreurs d’une société donnée à une époque donnée. Le but de Stanley Kubrick n’est pas de nous divertir en nous racontant comment un jeune provincial part à la conquête d’un titre et d’une fortune, mais, bien plus, de nous mener, à partir d’un récit d’aventures pour veillées d’hiver, jusqu’à la féroce analyse historico-sociale d’une époque de fastes extérieurs et de pourriture intérieure. Barry n’intéresse pas Stanley Kubrick par la nomenclature de ses faits et gestes, mais parce qu’il devient l’exemple-type de la ruine aristocratique du 18e siècle. Barry Lyndon est enlevé de son cadre romanesque pour n’être plus qu’une fiche signalétique observée à la loupe. Barry n’est plus un homme, il est devenu un "cas". Pour nous mener là, le cinéaste doit empêcher le spectateur de s’intéresser un tant soit peu à la vie mouvementée de cette espèce de minet à perruque qui batifole dans les dentelles et les jupons. Tout comme Stanley Kubrick s’éloigne de son sujet afin de mieux l’analyser, le spectateur sera maintenu en dehors du récit. Une fois que le choc esthétique a été surmonté, le spectateur prête l’oreille au récit. Mais le réalisateur a brouillé les cartes : il y a deux récits.


 


 


 

Le premier, histoire racontée au degré zéro (les dialogues) disparaît sous une seconde lecture des événements, débitée par un commentaire off qui s’impose - voix froide et ironique - du début du film jusqu’à la fin, en créant un profond décalage temporel. Tout ce que Redmond Barry dit, fait ou subit, la voix off nous l’explique ou bien nous l’annonce à l’avance. Ainsi la bande son se trouve-t-elle décalée par rapport à l’image. En nous prévenant de ce qui va se passer, Stanley Kubrick nous maintient hors de tout état de surprise, hors de tout renouvellement d’intérêt et de toute atteinte de sensibilité. Aussi tragique que puisse être le destin de Barry Lyndon - et la scène où le commentaire nous annonce la mort de son fils, alors que l’image nous le montre en train de jouer est, pour ceci, un parfait exemple -, nous ne nous apitoyons pas sur lui.


 


 


 

Une grande part de l’étonnante subtilité de ce film réside justement en ce commentaire qui n’est pas utilisé parallèlement à l’image, mais de façon sécante. L’image nous montre un Barry Lyndon, année par année, et la voix off vient crever cette idée de chronologie en son milieu : le commentaire suppose l’histoire déjà connue, déjà passée, vécue, morte. Loin de nous inviter à venir mettre les pieds en plein 18e siècle, Stanley Kubrick nous empêche de vivre les aventures de son héros, et nous en propose le récit post mortem, presque la relecture. Si Barry Lyndon a perdu de son caractère humain, c’est au profit d’un caractère "social". Un pas de plus : Lyndon, de "cas" est devenu "type".


 


 


 

Le projecteur jeté sur le type social de l’arriviste (Barry + Lyndon, c’est-à-dire le patrimoine + le titre, l’homme de chair et l’homme social) permet à Stanley Kubrick de sortir de l’ombre la société qui soutient l’existence de cet arrivisme. Nous passons au procès de l’époque. C’est à ce moment que le film devient saisissant de cruauté. Et si l’on croyait Stanley Kubrick loin, aujourd’hui, de la violence de Orange mécanique, la face cachée de son dernier film dément fortement cette impression. La violence, ici, n’est plus la simple provocation de l’image, elle est le squelette, la colonne dorsale de tout le film. Ce que nous avions pris pour des sourires aux dents blanches n’est plus que grimaces immondes ouvertes sur les bouches édentées de vieillards inquiétants et hargneux. Les scènes de jeu, si belles dans leur lumière dorée de bougies, n’abritent plus que des pantins craquelés au visage gris de fard qui s’amusent, en comptant leurs pièces d’or, à tisser le malheur de l’humanité sur fond de musique de chambre.


 


 


 

Stanley Kubrick gomme le faste monarchique, ou bien le laisse aux seuls monuments (sublimes vues de Postdam) pour éclairer le morbide d’une société qui joue à se tuer (deux scènes de duel encadrent le film). Où sont passés les rois, les princes et les chevaliers des livres d’images ? Il ne reste plus, ici, que des mannequins de Grand-Guignol dont le moindre geste est obscène. Barry lui-même, qui reste frais et beau tant qu’il n’a pas atteint le sommet de sa réussite, devient gris et poussiéreux lorsque commence sa chute. Et il est abandonné, déchu, mutilé, abattu, symbole cruel de la société qui va s’effondrer - en pleine année 1789.

Fabian Gastellier
Jeune Cinéma n°97, septembre 1976


Barry Lyndon. Réal, sc : Stanley Kubrick d’après Les Mémoires de Barry Lyndon de William Makepeace Thackeray ; ph : John Alcott ; mont : Tony Lawson & Rodney Holland ; mu : Leonard Rosenman (Jean-Sébastien Bach, Georg Friedrich Haendel, Wolfgang Amadeus Mozart, Giovanni Paisiello, Franz Schubert, Antonio Vivaldi, Frédéric II de Prusse, Seán Ó Riada et The Chieftains pour les airs traditionnels irlandais) ; déc : Vernon Dixon ; cost : Ulla-Britt Söderlund, Milena Canonero. Int : Ryan O’Neal, Marisa Berenson, Leon Vitali, Patrick Magee, Hardy Krüger, Marie Kean, Murray Melvin (USA-Grande-Bretagne, 1975, 185 mn).



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