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Apocalypse Now (1979)
de Francis Ford Coppola
publié le mercredi 19 novembre 2025

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°120, juillet 1979

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1979
Palme d’or

Deux Oscars 1980 : Best Cinematography et Best Sound

Sorties les mercredis 26 septembre 1979, 11 mai 2001 et 19 novembre 2025


 


Ce qui devait constituer l’événement du Festival de Cannes 1978 aura finalement été celui du Festival 1979. Précédé de sa rumeur de film le plus cher jamais réalisé, de la légende qui entourait sa mise en œuvre et son tournage d’un an et demi dans la jungle, de ses cent heures de projection impossibles à monter, Apocalypse Now arrivait avec un sérieux handicap. On ne peut annoncer impunément le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre des années 1970, l’équivalent de Intolérance (1), sans éveiller dans le public des exigences à la mesure d’une telle attente. On pouvait donc être certain que la moindre défaillance aurait du mal à trouver grâce à des yeux ainsi préparés. Qu’en définitive, la projection achevée, les critiques n’aient été que mineures, portant sur ce que l’auteur lui-même n’est pas assuré de conserver en l’état (la séquence finale), prouve que Francis Ford Coppola a gagné son pari. La seule chose sur laquelle l’on puisse chipoter est la récompense accordée à une copie de travail sans générique, à la musique non mixée, version transitoire au dénouement incertain. À quand un Goncourt sur épreuves ? Malgré cela, l’œuvre est trop riche, trop puissante, pour qu’il soit possible d’en épouser tous les détours au premier abord. Il ne peut être pour l’instant question que de prendre date, en attendant des visions plus attentives.


 


 


 

L’argument ayant été simplement emprunté à Joseph Conrad (2), on pouvait craindre que l’influence de John Milius, scénariste qui nous a habitués à des violences assez complaisantes, soit prépondérante, donnant au film des orientations douteuses. Il n’en est heureusement rien, Francis Ford Coppola semblant avoir bien maîtrisé ces apports extérieurs. Et la vision qu’il nous fournit de l’univers guerrier ne laisse planer aucune incertitude.


 


 


 

Willard (Martin Sheen), capitaine de l’armée U.S. au Vietnam est chargé d’une mission secrète : retrouver Kurtz (Marion Brando), un colonel des forces spéciales en dissidence du commandement général, dont les actions laissent penser qu’il est devenu fou, et l’exécuter. Willard remontera jusqu’au Cambodge avec quelques soldats, éliminés un à un, et parviendra au but. Le film n’est donc que la description de cette recherche, recherche de l’autre et de sa propre identité. À mesure qu’il s’efforcera de le comprendre, Willard s’identifiera peu à peu au personnage de Kurtz. Lorsqu’il l’aura rejoint, dans le sanctuaire où il s’est réfugié avec sa troupe de montagnards, il le tuera et prendra sa place, nouveau roi d’un pays dérisoire.


 


 


 

Tous les éléments de la Quête initiatique sont reproduits là, avec la voie (le fleuve), les compagnons, les embûches et les étapes. Chacun des épisodes - le village napalmisé au son des "Walkyries", la séance de théâtre érotique aux armées, le massacre gratuit des passagers d’une jonque - fonctionne comme un rite de passage pour atteindre un nouveau cercle, une nouvelle catégorie dans l’ordre des damnés. La métaphore devient à la fin si précise que pour parvenir dans l’univers de Kurtz, Willard doit franchir une barrière de canots, qui s’ouvre et se referme sur lui comme un sas. De façon plus fondée que celui de Michael Cimino, le film aurait pu s’intituler Voyage au bout de l’enfer  : Willard pénètre à cet instant dans un véritable Erèbe, où Marlon Brando, dieu vivant au crâne rasé, poète et dictateur, attend son destin en règlant quelques supplices funèbres.


 


 


 

On peut effectivement trouver - et personne ne s’en est privé - la dernière étape de la quête à la fois trop obscure et trop claire. Trop obscure par les propos qu’y tient Marlon Brando, trop claire parce que les intentions de Francis Ford Coppola y deviennent trop lisibles. On sait que la matérialisation du but ne traduit que rarement l’intensité virtuelle contenue dans la recherche et l’attente : le Graal ne doit pas être rapporté. Mais ce fléchissement thématique - la représentation du sanctuaire de Kurtz est en outre assez convenue, fumigènes et têtes sectionnées - ne remet pas en cause ce que Francis Ford Coppola nous a proposé durant deux heures : des séquences parmi les plus splendides qui nous aient jamais été données à voir - la danse de mort des hélicoptères conduite par le surfer dément Robert Duvall, le pont-frontière détruit et reconstruit à l’infini, l’arrivée au royaume de l’Apocalypse, l’utilisation de Marlon Brando lui-même, presque uniquement traité en très gros plan, la guerre du Vietnam enfin montrée pour ce qu’elle fut : une saloperie sanglante dont les bourreaux eux-mêmes ne pouvaient sortir intacts.


 


 


 

Pas question ici d’identification avec les valeureux "boys", comme dans ce Deer Hunter (3) que Francis Ford Coppola, dans sa conférence de presse, déclara considérer comme "politiquement naïf". Il est bon que parfois les choses soient nettes. En même temps, il a su intégrer suffisamment d’éléments vrais (le rôle de la drogue, le racisme antijaune des soldats noirs, les massacres type My Lai) pour que son opéra fabuleux paraisse bien ancré dans le réel d’un lieu et d’un temps, tout en atteignant le registre mythique. Mais qu’il soit encore une fois parvenu, sans être enseveli sous ses propres milliards, à allier lucidité et sens du spectacle, n’étonne pas de la part de l’auteur des deux Parrains et de The Conversation (4).

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°120, juillet 1979

1. Intolérance de D. W. Griffith (1916) était censé répondre à l’accusation de racisme de son film précédent, Naissance d’une nation (1915), la première superproduction produite à Hollywood, et qui avait connu un grand succès populaire. Intolérance fut un désastre commercial.

2. Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres (Heart of Darkness) est paru en 1899.

3. Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter) de Michael Cimino est sorti en 1978.

4. Le Parrain (1972), Oscar du meilleur film, et Le Parrain, 2e partie (1974), Oscar de la meilleure réalisation.
"Conversation secrète", Jeune Cinéma n°80, juillet 1974.


Apocalypse Now. Réal, sc : Francis Ford Coppola ; sc : John Milius, Michael Herr ; ph : Vittorio Storaro ; mont : Walter Murch, Gerald B. Greenberg, Lisa Fruchtmann ; mu : Carmine Coppola, Mickey Hart, Randy Hansen. Int : Martin Sheen, Marlon Brando, Frederic Forrest, Sam Bottoms, Robert Duvall, Laurence Fishburne, Dennis Hopper, Harrison Ford (USA, 1979, 141 mn).



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