Sculpter le vide (2025)
Dialogue entre Salvatore Garau et Alberto Giacometti
publié le mardi 26 août 2025

par Jean Max-Méjean
Jeune Cinéma en ligne directe


 


Né en Sardaigne, à Santa Giusta, dans la province d’Oristano, en 1953, Salvatore Garau sort diplômé de l’Académie des Beaux-Arts de Florence en 1974, et participe ensuite à un groupe de rock d’avant-garde, les Stormy Six entre 1976 et 1983. Sa première exposition se tient en 1984 au Studio Cannaviello de Milan. Elle est suivie d’autres à Lugano, Lausanne, Barcelone, San Francisco, Washington, Strasbourg et Londres. À deux reprises, il est présent à la Biennale de Venise : en 2003 et 2011. Ces dernières années, il a exposé dans les musées de Saint-Étienne, de Cordoue, de Brasilia, de San Paolo et de Montevideo.


 

À partir de 2017, Salvatore Garau se dirige vers la production audiovisuelle. Ainsi, il écrit et dirige La Tela (La Toile), un film documentaire tourné dans la prison de haute sécurité en Sardaigne en collaboration avec Fabio Olmi, photographe. En 2019, il tourne un docu-thriller s’inspirant de ses dernières œuvres (pas encore exposées) "Futures fresques italiennes". En 2021, la vente aux enchères de l’œuvre immatérielle Io Sono (Je suis) a suscité de nombreux débats dans le monde entier. Et depuis, il continue son travail de plasticien qui ne cesse de passionner et d’étonner. Son dernier travail en 2022 est un très court-métrage de 26 secondes, dont voici quelques mots d’explication.


 

À l’heure où l’art contemporain brouille sans cesse les limites entre objet et idée, deux artistes se répondent à distance, presque par-delà le temps : l’Italien Salvatore Garau, figure de l’art immatériel, et le Suisse Alberto Giacometti, sculpteur du vide et de l’invisible. "Artiste du vide", dont le travail est "une façon d’éprouver l’espace" selon Jean-Paul Sartre, Alberto Giacometti conçoit des espaces imaginaires d’où émergent des formes, des figures et personnages souvent isolés et indissociables de leur environnement. Dans ses sculptures comme dans ses œuvres dessinées et peintes, le vide est un outil pour l’artiste" (1). Dans sa vidéo Self-Portrait. My recent immaterial sculpture, Salvatore Garau ne montre rien… ou presque. Un espace vide, une absence à contempler. Ce vide devient l’œuvre. "La sculpture immatérielle ne se voit pas avec les yeux, mais avec le cœur", affirme-t-il, en paraphrasant, sans le vouloir peut-être, Antoine de Saint-Exupéry. L’artiste y défend encore une fois l’idée que le néant n’existe pas : le vide serait chargé d’énergie, traversé de mystère, presque sacré (2). De façon quasi janséniste, vêtu de noir, sur un fond neutre, sans mise en scène, ni afféterie, Salvatore Garau parle de cette œuvre invisible posée sur la table à côté de lui, en dessinant curieusement de ses mains la forme qu’elle aurait ou qu’elle a dans son imagination et qui fait penser aux formes d’une femme. De l’absence d’œuvre ou de femme, l’artiste passe ensuite à la présence de la mort, la sienne qui surviendra inexorablement. À ce moment-là, l’œuvre et lui seront alors identiques "comme deux gouttes d’eau", dit-il. Par cette mélancolie de l’absence et de l’effacement, il évoque sans doute la disparition moderne de l’art, et la vanité de toute entreprise humaine, y compris la création artistique. Par le biais de cette apparente modestie, Salvatore Garau a le génie de pérenniser à la fois sa personne et son art immatériel. Ce qui correspond parfaitement à notre monde moderne qui, de plus en plus, ne laisse plus que des traces immatérielles sur des supports évanescents comme l’électronique et les data. Mais il va encore plus loin, car sa petite vidéo possède également à la revoyure une dimension ontologique qui n’aurait pas déplu à Baruch Spinoza non plus.


 

Il faut revenir maintenant à l’œuvre Io sono, l’une de ses œuvres immatérielles vendue plus de 15.000 euros en 2021. Pas de marbre, pas de métal : seulement un certificat et des instructions précises pour exposer… autrement dit, rien, un geste, un concept. Ce geste, à la fois radical et poétique, a provoqué autant de railleries que de discussions enflammées. Comment peut-on vraiment contempler ce qu’on ne voit pas ?


 

Difficile de ne pas penser à Alberto Giacometti (1901-1966) et à sa célèbre sculpture L’Objet invisible (1934-1935) (3). Le plâtre représente une figure longiligne, une femme aux yeux écarquillés, tenant quelque chose entre ses mains. Mais cet "objet" n’est pas visible, il n’existe pas ou alors c’est la plaque ou le livre tombés sur les pieds du personnage. Il est suggéré, deviné. Alberto Giacometti, qui était proche alors de André Breton et des surréalistes, avait déjà compris que l’absence pouvait être plus puissante que la présence. "L’espace n’existe pas, il doit être créé", déclarait-il (4).


 

La différence entre les deux artistes est subtile. Chez Alberto Giacometti, l’invisible est matérialisé par le corps, par la tension d’un geste. On voit le vide parce qu’il est encadré par les mains. Chez Salvatore Garau, l’objet disparaît totalement. Il ne reste qu’un espace nu et le désir de croire, d’imaginer. Là où le premier sculpte le vide, le second expose directement l’absence. Et c’est une absence lancinante et inquiétante qui prophétise à la fois la mort de l’art et la fin de toute vie. La filiation entre ces deux artistes qu’une centaine d’années sépare, raconte, à sa manière, l’histoire de la sculpture moderne. De la matière élancée de Alberto Giacometti à l’air impalpable et vide de Salvatore Garau, l’art passe peu à peu du poids de la matière à la légèreté de l’idée. Ce que l’on contemple n’est plus un objet, mais une question : qu’est-ce qu’une œuvre, sinon ce que nous sommes prêts à imaginer ? L’un nous faisait sentir ce qui nous échappe ou ce qui nous manque. L’autre nous invite à y croire. Dans les deux cas, l’invisible devient la matière même de l’art, impalpable comme l’amour tel que le concevait Platon, il y a plus de 2500 ans : "Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour" (5).

Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Catalogue de l’exposition Giacometti, sculpter le vide, au Musée Cantini de Marseille (6 juin-28 septembre 2025).

2. Cf. l’œuvre immatérielle Buddha in Contemplazione, Milan (5 février-31 décembre 2021).

3. Date de création1934 -1935.
CollectionFondation Giacometti, ParisExposé actuellement dans le cadre de l’exposition Giacometti, sculpter le vide

4. In Alberto Giacometti, Carnets, 1949.

5. Platon, Le Banquet, Paris, Garnier Flammarion, p. 24.



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