par Patrice Bougon
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle du Festival de Tribeca 2024
Sortie le mercredi 27 août 2025
D’emblée, ce qui frappe dans Family Therapy, c’est une légère étrangeté dans la séquence d’ouverture. C’est elle qui donne le ton, assez ironique, de la suite, toujours imprévisible.
En Slovénie, un couple d’une quarantaine d’années (Alexander et Olivia), accompagné de leur fille (Agata, adolescente un peu difficile) est filmé, en un cadre fixe, lors d’un plan séquence muet, qui les montre en ligne sur un tapis roulant d’aéroport. Marchant en sens inverse, un jeune homme (Julien) est intercepté, un peu brusquement, par Alexander. Le spectateur comprend que ce dernier le connaît, sans savoir pour autant la nature des liens qui les unissent. Ce n’est qu’après-coup que l’on apprend, tout comme Olivia et Agata, que Julien est le fils d’une précédente union du père, dont on ne saura rien. Ce jeune homme est étranger, à plusieurs titres, puisqu’il parle français et vient d’un milieu moins aisé que celui de sa nouvelle famille.
Le thème de l’étrangeté est travaillé de multiples façons par le réalisateur, non seulement quant à l’identité des personnages, mais aussi par la mise en scène et par le décor : la maison luxueuse du couple, avec ses murs en verre, est comparée implicitement à une sorte d’aquarium, de sorte que le rapport entre le sujet du regard et son objet (la nature, les animaux) est questionné.
Le regard est un autre thème soumis à variations dans plusieurs séquences, souvent muettes : regard angoissé (suite à des tirs off d’un chasseur ou d’un criminel), regard légèrement étonné (!) par une vitre brisée par un impact de balle, ou celui, à deux reprises, relevant du voyeurisme. Notons que vers la fin du film, c’est l’animal qui observe l’humain à travers une vitre, engendrant une gêne. La sérénité de la maison (sans voisins) est troublée assez vite par de violents coups sur la porte vitrée. Alexander se sent obligé d’ouvrir à un couple pauvre avec un enfant, qu’il a vu faire du stop sans pour autant daigner s’arrêter. Ceux-ci forcent l’hospitalité, aidés en cela par Julien, ce demi-étranger. Olivia se sent contrainte d’inviter à dîner cette famille, d’ailleurs peu aimable dans ses requêtes, jalouse de ce luxe, et qui se révèlera ingrate en volant la voiture du couple.
L’intérêt du film réside dans les multiples variations du rapport entre le familier et l’étrangeté, la normalité et la folie, la sérénité et l’angoisse, le respect de la règle et sa transgression, mais aussi dans sa représentation du désir. Agata, allant dans la salle de bain lorsque Julien prend sa douche, constate que ce demi-frère a, sur le dos, une tache identique à la sienne. Cette curiosité est aussi un prétexte pour rester à observer ce corps désirable à travers la vitre embuée, malgré la pudeur de Julien qui la chasse, avec difficulté, de la pièce. Julien est, une seconde fois, l’objet du désir féminin incestueux, sa belle-mère étant, elle aussi, à l’initiative d’une scène érotique. Profitant du sommeil de Julien, elle descend son drap afin d’admirer son torse, puis continue son geste plus bas, hors-cadre. Lorsque Julien se réveille surpris, sans un mot, il s’assoit sur le lit, elle s’approche alors des jambes ouvertes du jeune homme qui se lève. Julien recouvre les cheveux d’Olivia avec un pan de sa robe très légère, ironie de l’usage du voile, ce signe d’une pudeur, soi-disant religieuse, juste avant que ce couple s’embrasse avec fougue.
Le ton ironique et l’esthétique singulière de ce film, l’imprévisibilité de sa narration, et une réflexion sur le rapport à la nature en font une œuvre remarquable.
Patrice Bougon
Jeune Cinéma en ligne directe
Family Therapy (Odresitev Za Zacetnike). Réal, sc : Sonja Prosenc ; ph : Mitja Licen ; mont : Ivana Fumic. Int : Marko Mandic, Aliocha Schneider, Katarina Stegnar, Mila Bezjuk (Slovénie, 2024, 122 mn).