À la fois héritier des grands maîtres qui l’ont précédé et précurseur de la Nouvelle Vague japonaise - Nagisa Ōshima (1932-2013), Shōhei Imamura (1926-2006), Masahiro Shinoda (1931-2025) -, Yasuzo Masumura est cependant méconnu en France malgré une prolifique carrière (une soixantaine de films à son actif), entre films de commande et projets plus personnels.
The Jokers a eu la bonne idée de ressortir cet automne, dans de splendides versions restaurées, deux films magnifiques, tournés la même année et dans lesquels la sublime Ayako Wakao tient le rôle féminin principal : L’Ange rouge (Akai Tenshi, 1966), un des sommets tragiques de son œuvre, et Tatouage (Irezumi, 1966), dans lequel l’érotisme se mêle à des éléments macabres et grotesques.
Tatouage (1966)
La jeune Otsuya, fille de bonne famille, et son amant Shinsuke, l’apprenti de son père, fuient la maison familiale pour vivre leur amour librement. Les amants trouvent refuge chez Gonji, un escroc qui se prétend leur ami, mais fait tout pour profiter d’eux. Il tentera d’abuser d’Otsuya et de faire assassiner le naïf commis. Ayant empoché l’argent donné par les parents pour rechercher leur fille, il finit par la vendre à Tokubei, tenancier d’une maison de geishas. Le souteneur fait tatouer sur le dos de la jeune femme une araignée à tête humaine dans le but de briser toute velléité de révolte. Mais c’est le contraire qui se produit et le tatouage métamorphose Otsuya. D’abord humiliée, elle devient une geisha sans scrupules et extermine les hommes qui ont fait son malheur...
Contrairement à une information fréquemment reprise, Tatouage n’est pas adapté d’une mais de deux nouvelles de Junichiro Tanizaki. Publié en novembre 1910, Le Tatouage, qui donne son titre au film, est le premier texte important de cet auteur, qui va lui permettre d’attirer l’attention des milieux artistiques (1). Dans cette nouvelle d’une petite dizaine de pages, l’unique point de vue adopté est celui de Seikichi, un tatoueur obsessionnel : y sont seulement décrites sa quête de la peau parfaite, sur laquelle il pourra enfin créer son chef-d’œuvre (*), et la longue séquence du tatouage lui-même. Celle-ci se retrouve dans la toute première scène du film, un flashforward sur lequel défile le générique.
Pour autant, Yasuzō Masumura et son scénariste Kaneto Shindo (2) en livrent une adaptation fidèle, à la fois à l’esprit et à la lettre : lors du tatouage, Otsuya, à demie-endormie, gémit et se tortille de douleur - "Quand la pointe de ses aiguilles pénétrait les tissus, la plupart des hommes gémissaient de douleur, incapables d’endurer plus longtemps le martyre des chairs tuméfiées, cramoisies, gorgées de sang ; et plus déchirantes étaient les plaintes, plus vive était l’indicible jouissance qu’étrangement il éprouvait". Yasuzō Masumura ne filme pas autrement cet autre passage : "Au rythme de sa respiration qui lourdement, soulevait et laissait retomber ses épaules, les pattes de l’araignée s’étiraient et se contractaient comme celles d’une bête vivante". Et lorsque, sa tâche accomplie, Seikichi s’adresse à sa victime, les cinéastes reprennent tels quels ses propos : "Une femme superbe piétine des corps d’hommes exsangues. Elle se repaît de leur chair et de leur sang pour grandir et prospérer". La réplique "Tous les hommes, oui tous, seront ta riche pâture" deviendra, dans la bouche de Tokubei le proxénète, ce mot d’ordre : "Fais ta pâture de tous les hommes". Sans se douter qu’il sera lui-même l’une de ses victimes, puisque Otsuya retournera contre ses oppresseurs le monstrueux dessin d’araignée dont ils ont marqué sa peau.
Curieusement, l’autre récit de Junichiro Tanizaki n’est crédité nulle part, alors même qu’il fournit la quasi-intégralité du scénario. Le Meurtre d’Otsuya (O-Tsuya koroshi) est une longue nouvelle publiée pour la première fois en janvier 1915 (3). Après Le Tatouage, il s’est inspiré une nouvelle fois de toute la littérature populaire du 19e siècle, aux illustrations violentes d’un érotisme sadique, consacré aux dokufu (femmes-poisons), ces beautés fatales, véritables vampires menant à leur perte ceux qui se sont laissé prendre à leurs pièges. Rien ne manque dans cette adaptation fidèle, parfois même dans les moindres détails : la fuite des jeunes amants sous la neige, la fausse protection qu’ils trouvent chez Gonji, la tentative d’assassinat de Shinsuke, la vente d’Otsuya à Tokubei, la tentative d’escroquerie sur un samouraï, le meurtre du souteneur, etc. Seule la fin du film est modifiée, avec le retour du tatoueur venu mettre fin aux ravages provoqués par la bête démoniaque qui déploie ses huit pattes sur toute la surface du dos d’Otsuya et dont il est le créateur.
Dans le rôle de cet ange exterminateur, manipulatrice et assoiffée de sang, Ayako Wakao compose une geisha aussi indomptable qu’ambiguë. Avec ce mélange de lascivité et d’impudence qu’elle dégage, on devine qu’elle a tout de même le vice dans la peau autant qu’elle semble possédée par cette araignée gravée sur sa peau. Le titre original de la nouvelle de Junichiro Tanizaki est Shisei, qui signifie "posture", mais aussi "attitude" et qui laisserait entendre que c’est bien le tatouage qui modifie le comportement de la geisha à qui le romancier prête cet aveu : "Maître, me voici à présent complètement débarrassée de ma pusillanimité ; et c’est vous qui, le tout premier, m’aurez servi de fumure !" Le choix du dessin n’est certainement pas anodin : créature fantastique du folklore japonais, la jorôgumo est une "femme-araignée", associée à la prostituée, car elle est censée attirer les hommes pour sucer leur sang.
Yasuzō Masumura dresse un réquisitoire contre les hommes, tous "faibles, pleutres et laids". Même Shinsuke, le jeune homme peureux et indécis à qui Otsuya porte un amour sincère, devient l’instrument de sa vengeance. C’est elle qui le pousse à dérober l’argent de son père et à s’enfuir avec elle. Le cinéaste décrit bien l’emprise que la jeune femme exerce sur lui jusque dans la folie meurtrière.
Le film, enfin, est d’une très grande beauté formelle grâce au travail très rigoureux du chef-opérateur Kazuo Miyagawa (4). Le choix du cinémascope, la qualité des décors, le luxe des tenues imposent des cadrages sophistiqués rehaussés par des couleurs intenses, voire exacerbées. La remarquable direction artistique, dû au chef-décorateur Yoshinobu Nishioka, est à la hauteur de ce film à la fois érotique et vénéneux.
L’Ange rouge (1966)
Ayako Wakao retrouve la même année Yasuzō Masumura sur le plateau de L’Ange rouge. L’actrice est devenue l’égérie du cinéaste depuis leur rencontre sur le plateau de La Rue de la honte (1956), le dernier film de Kenji Mizoguchi (1898-1956). Yasuzō Masumura est alors assistant-réalisateur (5) et la comédienne interprète l’une des prostituées, la cynique Yasumi. De 1957 à 1969, ils tourneront vingt films ensemble. L’un et l’autre seront dans leurs emplois respectifs, durant toutes les années soixante, les têtes d’affiches de l’illustre studio Daiei.
En 1939, en Mandchourie, pendant la guerre sino-japonaise, l’infirmière Sakura Nishi raconte ce qu’elle a vécu. Un soir, dans un hôpital, elle est agressée par un groupe d’hommes repartant au front le lendemain. Elle est violée par l’un d’entre eux. Peu après, Sakura est envoyée en Chine, à Tientsin, dans un hôpital de campagne. Manquant d’effectifs et de matériels, les médecins pratiquent sur les soldats, par manque d’antiseptiques pour stopper la gangrène, des amputations à la chaîne et le plus souvent sans anesthésie.
Parmi les blessés graves, elle retrouve son violeur et, contre toute attente, plutôt que de se venger, fait tout pour le sauver. Il mourra pourtant quelques heures plus tard. L’infirmière a alors la révélation qu’elle doit soulager les malades par tous les moyens, même sexuels. Elle s’offre ainsi à un soldat amputé des deux bras, jeune marié à qui on refuse le rapatriement - mais elle ne peut empêcher son suicide. Sakura tombe amoureuse de son supérieur, le docteur Okabe, un homme tourmenté devenu morphinomane pour oublier les horreurs de la guerre. Elle demande à partir avec lui sur le front...
L’Ange rouge est un film de guerre atypique puisque jamais les soldats au combat ne nous sont montrés. Mais la vision livrée n’en est pas moins horrible : râles ou hurlements de douleur, corps mutilés ou membres à demi-arrachés, les cadavres et les blessés sont entassés, empilés indifféremment comme dans une seule mare de sang. Dès lors, les médecins ne font plus dans le détail. Ils trient les blessés sur le volet, refusent de soigner les cas désespérés, amputent à tour de bras et les membres coupés s’entassent dans les baquets. Nous sommes loin de l’image du guerrier triomphant, du patriotisme héroïque. Les soldats mutilés ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes : ils ont perdu leur statut d’homme et dans leur détresse, la frustration sexuelle est encore plus vive. Dans ce climat de fin du monde, au milieu de ces scènes d’horreur collective, l’infirmière dévouée tente d’alléger leurs souffrances. En vain, et cet ange de miséricorde souffre de ne pouvoir enrayer cette litanie autodestructrice.
Elle essaiera aussi de "sauver", par amour, le docteur Okabe. Pour lui, la chair n’est que souffrance et ne peut plus être source de plaisir. Incapable d’exercer correctement son métier, il est devenu littéralement impuissant. Pour enfin partager ensemble une nuit d’amour et de volupté, il leur a fallu être pressés par la mort et sans espoir de retour. Sur le champ de bataille, les assauts des soldats chinois sont toujours plus meurtriers et les renforts n’arrivent pas. Dans le camp, le choléra décime les militaires et leurs "femmes de réconfort".
La très belle musique de Sei Ikeno confère douceur et mélancolie à cette ultime nuit d’amour. Pour autant, Yasuzō Masumura évite tout sentimentalisme. Il a souvent déclaré son opposition au lyrisme et au recours à la belle image héritée de ses maîtres. Pourtant, on ne peut qu’être sensible à la finesse et la précision du splendide cinémascope noir & blanc du chef opérateur Setsuo Kobayashi. Collaborateur fidèle du cinéaste, il a participé à Passion (1964), La Femme de Seisuke (1965), La Chatte japonaise (1967) ou encore La Bête aveugle (1969) que nous avons désormais hâte de découvrir un jour dans leurs versions restaurées.
Frédéric Gavelle
Jeune Cinéma n°419, décembre 2022
(*) "Son vœu secret, depuis des années, était de trouver une femme d’une incomparable beauté, d’un éclat éblouissant, en qui il put instiller toute son âme", in Le Tatouage, traduction de Marc Mécréant, Paris Gallimard, 1966. Tous les extraits sont tirés de cette traduction.
1. Tatouage est la deuxième des trois adaptations de Jun’ichirō Tanizaki (1886-1965) par Yasuzō Masumura, après Passion (1964) d’après Svastika, et précédant La Chatte japonaise (1967), d’après Un amour insensé.
2. Prolifique scénariste et cinéaste, Kaneto Shindō (1912-2012) a collaboré à sept reprises avec Yasuzō Masumura. Il a réalisé aussi quatre films : L’Île nue (1960), Onibaba (1964), Les Enfants d’Hiroshima (1952), et Kuroneko (1968).
3. Avant Tatouage, O’Tsuya koroshi a été adapté à trois reprises au cinéma par Nakagawa Shirô en 1922), Tsuji Kichirô en 1934) et Makino Masahiro en 1951). La nouvelle a été publié en France en 1997, traduction de Jean-Jacques Tschudin, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard).
4. Directeur de la photographie de Rashōmon (1950) et Yojimbo (1961) de Akira Kurosawa, et de nombreux grands films de Hiroshi Inagaki (1905-1980), Yasujirô Ozu (1903-1963), Jun Ichikawa (1948-2008) et surtout Kenji Mizoguchi (1898-1956.
5. Yasuzō Masumura a assisté Kenji Mizoguchi sur ses trois derniers films : L’Impératrice Yang Kwei-Fei (1955), Le Héros sacrilège (1955) et La Rue de la honte (1956).
* Tatouage (Irezumi). Réal : Yasuzo Masumura : sc : Kaneto Shindo, d’après Junichiro Tanizaki ; ph : Kazuo LMiyagawa ; mont : Kanji Suganuma ; mu : Hikaru Hayashi. Int : Ayako Wasao, Akio Hasegawa, Gaku Yamamoto, Kei Sato (Japon, 1965, 86 mn).
* L’Ange rouge (Akai tenshi). Réal : Yasuzo Masumura ; sc : Ryozo Kasahara d’après Yotrichika Arima ; ph : Setsuo Kobayashi ; mont : Tatsuji Nakashizu ; mu : Sei Ikeno. Int : Ayako Wakao, Shinsuke Ashida, Yusuke Kawazu, Ranko Akagi (Japon, 1966, 95 mn).
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