par Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle de la Quinzaine des cinéastes au Festival de Cannes 2025
Sortie le mercredi 27 août 2025
Le réalisateur allemand Christian Petzold n’est pas un styliste. Ses films font l’économie de la belle image, des lumières soignées, de la beauté visuelle. C’est ailleurs que se trouve l’intérêt de son cinéma, dans une profondeur très particulière, ses mises en récit, les glissements entre figuration et onirisme. Pour ses trois derniers films qu’on peut lire en triptyque, c’est en peintre, ou en musicien, qu’il agit : un travail sur le motif, des répétitions, une obstination à revenir sur son ouvrage, à travers ses films, avec les mêmes interprètes (Paula Beer étant au centre des trois films), tournant autour des mêmes lieux (Berlin et sa région, la côte balte proche).
On avait vu Ondine (Undine, 2020) (1) et Le Ciel rouge (Roter Himmel, 2023) comme des variations autour du motif du conte. Ses personnages très contemporains sont pris dans leurs tourments amoureux, leurs difficultés à réaliser leurs projets, les drames qui les touchent. Mais une dimension onirique du récit les fait glisser vers des pulsions, des désirs, l’inconscient, parfois des régressions qui les rattachent aux récits de l’enfance, aux contes, de manière plus ou moins explicite - dans Ondine, la jeune femme est à la fois une femme contemporaine et une ondine, créature des lacs et des rivières.
Dans Miroir n°3 - titre repris d’un morceau de musique de Maurice Ravel -, Laura (Paula Beer) est une étudiante du Conservatoire de musique de Berlin, victime d’un accident de voiture lors d’un trajet avec son ami, avec lequel elle ne s’entendait plus. Celui-ci meurt dans l’accident et Laura est recueillie par Betty (Barbara Auer), une femme habitant une maison isolée non loin de là. Laura demande à cette femme de rester avec elle, Betty accepte et prend soin d’elle, dans l’attente de son rétablissement.
Richard (Matthias Brandt), le mari de Betty et leur fils Max (Enno Trebs) vivent à quelques kilomètres de là et tiennent un garage. L’arrivée de Laura va bientôt permettre à cette famille de se retrouver, alors qu’un lourd secret les avait séparés. Mais progressivement, la sollicitude de la famille pour Laura prend une dimension inquiétante, tandis que l’attitude du voisinage, à la fois curieux et réprobateur, interroge. Comme dans un conte, c’est un passage pour Laura, celui de son affirmation puis de sa révolte, qui aboutissent à la réussite finale du projet qu’elle avait dû interrompre, une audition musicale au Conservatoire qu’elle passe finalement avec brio, et pour laquelle elle joue au piano "Miroir n°3" de Maurice Ravel.
Comme pour l’écrivain Leon (Thomas Schubert) de Le Ciel rouge, (2) après l’expérience de la perte de ses amis dans un violent incendie de forêt et celle d’un amour semblant impossible, qui finit par écrire le roman qu’il portait en lui et qu’il ne pouvait écrire. Comme pour Ondine qui se révèle à l’amour d’un autre, Christoph le scaphandrier (Franck Rogowski) et à elle-même dans son existence de créature des eaux. Les liens se tissent entre les films : les lieux, les êtres. Et l’actrice Paula Beer décline ses personnages dans un même élan remarquable.
On ne sait si c’est la réalité qui rejoint le conte ou l’inverse, le conte qui s’immisce dans le présent et imprègne les personnages, comme s’il avait toujours été là. Ainsi l’univers de Christian Petzold s’affirme-t-il comme très original dans la production actuelle, allemande ou européenne. Il revient à un certain classicisme de traitement tout en osant s’établir dans une zone incertaine, sans vraiment d’action mais sous un poids ou une menace extérieure, sans vraiment de personnage caractérisé ou prévisible. Il évoque le dramaturge du début du 19e siècle Henrich Von Kleist dont une lettre lui a inspiré l’idée du film. Dans cette lettre, celui-ci relate une promenade d’insomniaque qui l’a mené à l’une des portes de la ville de Würzburg, où il remarque, en la franchissant, que la voûte est bloquée par une seule pierre qui fait tenir l’ensemble pour éviter qu’elle ne s’écroule.
Pour Christian Petzold, "le cinéma, ou la fiction en général, parle de ça : quelque chose est sur le point de s’écrouler et dans cet effondrement se créent des voûtes, des structures, des groupes". Dans les trois films, les personnages de femmes interprétées par Paula Beer, sont toutes liées à l’eau comme élément d’attirance. Dans Miroirs n°3, au début du film, elle erre à Berlin au bord de la Spree, comme en rappel de son rôle d’Ondine. Dans Le Ciel rouge, elle passe ses journées au bord de la mer Baltique à vendre des glaces. Christian Petzold dit enfin : "Voilà l’histoire du film. Les trois naufragés nagent l’un vers l’autre et essaient d’assembler les morceaux pour faire un radeau et aborder quelque part sur la terre ferme".
Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe
1. "Ondine", Jeune Cinéma en ligne directe.
2. "Le Ciel rouge", Jeune Cinéma en ligne directe.
Miroirs n°3. Réal, sc : Christian Petzold ; ph : Hans Fromm ; mont : Bettina Böhler. Int : Paula Beer, Barbara Auer, Matthias Brandt, Enno Trebs, Philip Froissant (Allemagne, 2025, 86 mn).