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Entre le ciel et l’enfer (1963)
de Akira Kurosawa
publié le mercredi 3 septembre 2025

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle En compétition de la Mostra de Venise 1963

Sorties les mercredis 9 juin 1976, 21 juillet 2004, 9 mars 2016, 17 avril 2019, 21 août 2024 et 3 septembre 2025


 


La ressortie de France de Entre le ciel et l’enfer de Akira Kurosawa n’est sans doute pas fortuite. Une nouvelle adaptation du thriller de Ed McBain, Kings’ Ransom (1), sur lequel le film original est basé, signée Spike Lee, a été présentée en avant-première à Cannes 2025 sous le titre : Highest 2 Lowest. Mais revenons au film de Akira Kurosawa. Deux raisons peuvent expliquent son regain d’intérêt pour le polar, genre qu’il avait pratiqué dès 1949 avec Chien enragé (1949) puis avec Les salauds dorment en paix (1960). Rappelons au passage son goût pour Georges Simenon. Cependant, c’est avec un film sur le Japon féodal, Rashômon (1950), qu’il acquit une renommée internationale. Suivront Les Sept Samouraïs (1954), La Forteresse cachée (1958), Le Château de l’araignée (1958). Entre-temps, le réalisateur gagne une position de force vis-à-vis de sa maison de production, la Toho. Celle-ci lui propose de financer lui-même une partie de ses films afin de limiter les risques. En contrepartie, Akira Kurosawa jouit d’une plus grande liberté artistique. La Kurosawa Production Company naît alors, en 1959.Toho en est l’actionnaire principal.


 


 


 

Ainsi est-il en mesure d’introduire des thèmes sur la politique et l’économie du Japon à un moment où le pays est secoué par d’importantes manifestations contre le Traité de coopération mutuelle et de sécurité avec les États-Unis. Celui-ci n’a pas seulement des implications militaires mais donne plus de pouvoir aux entreprises et aux gouvernants. Les salauds dorment en paix, sur une suggestion de son neveu Mike Y. Inoue, va dans ce sens mais reste un succès modeste. En 1962, le réalisateur décide de s’attaquer au thème du kidnapping, crime qui le choque profondément et n’est pas, selon lui, suffisamment puni dans son pays.


 


 


 

Il transpose dans le Japon des années soixante le thriller de Ed McBain, dominé par le souvenir du rapt du fils de Charles Lindbergh. Chez Akira Kurosawa, deux thèmes s’imposent d’entrée : celui d’un capitalisme agressif, en pleine expansion, et celui la toute-puissance des yakuzas, la fameuse mafia japonaise qui n’a jamais autant recruté qu’alors. Le protagoniste, Gondo (Toshirō Mifune) est un magnat de la chaussure pour femme. La scène d’ouverture se déroule dans son penthouse surplombant Yokohama. Les autres actionnaires, avec qui il tient conseil, autour une table chargée de chaussures à l’occidentale, sont en conflit avec lui. Ils préféreraient fabriquer de la pacotille et augmenter leurs marges, alors que Gondo fait l’option de la qualité. Il a un atout dans son jeu : un magot lui permettant de prendre la majorité des parts et la tête de l’entreprise. Exeunt, ulcérés, ses comparses. Sonne le téléphone. L’homme au bout du fil dit à Gondo qu’il a enlevé son fils. Il lui réclame une rançon exorbitante et précise les modalités de la remise des espèces. À ce moment-là, nouveau coup de théâtre. Ce n’est pas son fils qui a été enlevé, mais celui de son chauffeur. Gondo se trouve devant un dilemme moral. Il n’a nulle envie de payer. Il se décrit devant les policiers comme un self made man qui a lutté pour atteindre sa position. Nous apprendrons plus tard qu’il a surtout fait un riche mariage. Sa femme, en kimono traditionnel, a la politesse et la douceur du Japon ancien. Elle insiste auprès de lui pour qu’il paye la rançon et réconforte Aoki, le chauffeur. Chez celui-ci se réveillent les réflexes d’un pays aux traditions de castes. Il se prosterne devant Gondo, implorant sa pitié, lui promettant de travailler gratis toute sa vie, et, qui plus est, de faire travailler son fils pour s’acquitter d’une dette éternelle.


 


 

Neuf personnes emplissent l’espace et installent un matériel d’enregistrement pour tenter de localiser les appels. L’inspecteur Tokura ordonne de tirer les rideaux, craignant qu’un observateur ne soit en faction, en bas, braquant ses jumelles sur l’appartement. Dans ce clair-obscur saisi en noir et blanc par les directeurs photo Azakuzu Nakaï et Takao Saitō, le huis-clos va durer une heure, presque en temps réel. Les individus décrivent des cercles, cherchant une solution. Un étrange ballet où les policiers, surtout l’inspecteur, par son calme, et son adjoint, dit "Le Chauve", paraissent plus sympathiques que ceux qu’ils nomment "les requins". Jusqu’à ce que Gondo accepte de payer, après avoir découvert que son associé l’a trahi et prévenu les autres actionnaires. L’opération est surveillée par la police. Le rythme s’accélère alors de façon vertigineuse, la rançon devant être jetée, dûment emballée, à partir d’un train lancé à grande vitesse. Une scène brève, à la Hitchcock.


 


 


 

Une fois l’enfant récupéré, le film pourrait s’arrêter là. Il se prolonge, nous montrant ce qui se passe dans le monde d’en bas. Loin de la demeure de Gondo. Par rapport à l’aspect théâtral et documentaire de la première partie et à sa savante construction géométrique, la seconde est éclatée, impressionniste, confuse. Les fils narratifs s’embrouillent. Il y a l’enquête policière, celle d’Aoki et de son fils et la traque du malfrat dont nous ne connaissions que la voix en enregistrée. Il s’avère que c’est un jeune infirmier devenu héroïnomane (Tsutomu Yamazaki). On plonge avec lui dans les bas-fonds. Personnage de joueur à la Dostoïevski, il est à la fois inquiétant et pitoyable. Dans un dancing du port, il se livre à une scène de rock’n roll transformée en danse de mort. Le finale évoque M le Maudit de Fritz Lang (1931) à ceci près que la malédiction est ici sociale.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Ed Mc Bain, A King’s Ranson, New York, Simon and Schuster, 1959. Rançon sur un thème mineur, traduction de Louis Saurin, Paris, Prise de la Cité, 1960.


Entre le ciel et l’enfer (Ten goku to jigotu), aka High and Low. Réal, mont : Akira Kurosawa ; sc : A.K., Eijirō Hisaita, Ryūzō Kikushima, Hideo Oguni ; ph : Asakazu Nakai & Takao Saitō ; mu : Masaru Satō ; déc : Yoshirō Muraki ; cost : Miyuki Suzuki. Int : Toshirô Mifune, Tatsuya Nakadai, Kyōko Kagawa, Tatsuya Mihashi, Isao Kimura, Kenjirō Ishiyama, Takeshi Katō, Takashi Shimura, Tsutomu Yamazaki, Kamatari Fujiwara (Japon, 1963, 143 mn).



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