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Évangile de la Révolution (l’) (2023)
de François-Xavier Drouet
publié le mercredi 3 septembre 2025

par Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle Section Front(s) Populaire(s) du Cinéma du Réel 2024

Sortie de mercredi 3 septembre 2025


 


Le documentaire de François Xavier Drouet s’ouvre sur une chanson en faveur des pauvres - "Quand le Dieu du ciel décidera, que se retourne la tortilla, les pauvres mangeront du pain et les riches de la merde" -, tout en en découvrant un panoramique sur les montagnes du Mexique. Le réalisateur annonce, en voix off, son travail comme un carnet de voyage au travers d’une Amérique Latine du 20e siècle secouée par les révoltes et les révolutions. Il passe du Salvador au Brésil, et du Nicaragua au Mexique pour raviver la mémoire de la théologie de la Libération (1) dans l’histoire récente de tout ce continent, héritière de la colonisation européenne et parangon des inégalités sociales. Le documentaire s’attache à rappeler l’importance de l’expression de la gauche catholique au sein de l’Église et comment cette voix a été condamnée par sa hiérarchie avec une complicité criminelle, puisque des prêtres et des religieuses ont fait partie des longues listes des assassinats organisés par les responsables des dictatures, tel l’assassinat de l’archevêque Oscar Romero, en 1980, au Salvador (2).


 


 


 

Le silence des papes ne condamnant pas les atrocités des dictatures à ce moment-là est criminel. Ainsi une scène marquante du film, empruntée au documentaire de l’Australien David Bradbury intitulé No Pasaran (1984), montre le pape Jean Paul II, lors de sa visite à Managua en 1983. Pendant qu’il fait son discours, il demande à la foule qui gronde de se taire : "Silencio !". Ainsi il se situe clairement du côté oppressif. Il est polonais, et de ce fait, anticommuniste. Il voit dans les pays d’Amérique latine qui s’insurgent le péril rouge, voire des relents staliniens. Le silence qu’il exige traduit donc à la fois sa propre peur de l’idéologie communiste de l’oppresseur (l’URSS par rapport à la Pologne), et la volonté de préserver sa puissance institutionnelle et cléricale. La théologie de la Libération a donc subi les foudres des papes successifs Jean Paul II et Benoît XVI qui ont vu dans ce mouvement un cheval de Troie du communisme et de l’athéisme marxiste. Le cœur du documentaire est de montrer l’histoire de ces figures religieuses : prêtres, bonnes sœurs, parfois évêques…, qui ont directement participé à la lutte armée pour la libération de peuples opprimés. Les voix des intervenants accompagnées d’archives des années 1980 en allers-retours, composent les multiples récits de ce souffle révolutionnaire qui a traversé le continent et qui doit en grande partie sa force à la participation de ces millions de chrétiens qui au nom de leur foi se sont engagés dans les luttes du côté des indigènes, des pauvres, pour la justice sociale.


 


 


 

La réalisation se concentre ici à la fois sur un travail d’archives assez conséquent et de témoignages des survivants de ces époques sombres. La parole est donnée aux acteurs encore présents lors du tournage, à commencer par le prêtre belge Roger Ponseele venu officier au Salvador et qui relate comment il découvre la barbarie de la dictature militaire. Il rejoindra la zone de guérilla après l’assassinat de Oscar Romero et restera douze ans en clandestinité accompagnant la population et les insurgés. S’il ne prend pas les armes, il justifie le recours à la violence armée quand tous les recours démocratiques et pacifiques ont été épuisés, se référant à la doctrine du droit au tyrannicide énoncée par le pape Paul VI en 1967.


 


 


 

Beaucoup d’entre eux, comme Léonardo Boff voient le Christ comme le premier des révolutionnaires (3) : "Nous tous chrétiens sommes des disciples d’un prisonnier politique". Ex-franciscain, auteur de l’ouvrage Église, Charisme et Pouvoir, il est le dernier "père fondateur" vivant de la théologie de la Libération. Condamné au silence par le Vatican en 1985, il quitte la prêtrise en 1992 et raconte comment il a désobéi à ses superieurs. Sa réflexion a profondément influencée l’encyclique "Laudato Si’, sur la sauvegarde de la maison commune", du pape François, en 2015.


 


 


 

Les voix de la justice sociale sont ici encore représentées par Frei Betto, moine dominicain et grande figure intellectuelle du Brésil, ami du président Lula da Silva qui a animé le programme "Zéro faim" en 2002. Il y a aussi Julio Lancelotti, prêtre brésilien de 77 ans qui a pris fait et cause pour les SDF, les sans-logis et les toxicomanes et organise régulièrement de grandes manifestations. Il y a également Juan Padron Gonzalez, prêtre mexicain, qui a accompagné le mouvement de récupération des grands domaines agricoles par les peuples autochtones du Chiapas, dans les années 1970. Il continue de défendre les droits des indigènes. Enfin, le documentaire donne la parole à Maria Lopez Vigil, ex religieuse cubaine, qui a rejoint le Nicaragua pour participer à la révolution de 1979. Militante du droit des femmes, elle a dirigé la revue Envio jusqu’en 2021, date de sa fermeture sous la pression du régime de Daniel Ortega, ex révolutionnaire qui aujourd’hui persécute ses anciens camarades de la théologie de la Libération.


 


 


 

Le film opère le lien avec les nouvelles figures de la lutte politique en démontrant à quel point celles-ci sont inspirées de la théologie de la Libération, qu’il s’agisse des zapatistes ou de Lula, lui-même considéré comme un Christ revendicatif à une certaine époque par ses soutiens catholiques. Au moment où, en Amérique, les mouvements évangéliques sont en train d’imposer une idéologie néolibérale de droite à l’instar du soutien à Jair Bolsonaro au Brésil, cette continuité peut paraître désenchantée mais pourtant, même marginale au sein de l’Eglise, l’empreinte de la théologie de la Libération demeure fondamentale sur les mouvements sociaux aujourd’hui. Réhabilitée par le pape François, elle reste un espoir. Elle est sans cesse brandie par celles et ceux qui privilégient le collectif, le partage et l’instauration du "Royaume de Dieu" sur la terre…
éLe Christianisme n’est pas l’opium du peuple, c’est l’opium de la bourgeoisie qui vient calmer sa mauvaise conscience, dit le théologien brésilien Léonardo Boff.

Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Marie-Hélène Sa Vilas Boas, Théologie de la libération, in Marie-Hélène Sa Vilas Boas, Hélène Combes, Marie Laure Geoffray & Camille Goirand, éds., Dictionnaire politique de l’Amérique latine Paris, Éditions de l’IHEAL, 2024.

2. Óscar Romero, archevêque de San Salvador, a été assassiné en pleine messe le 24 mars 1980. Il a été canonisé le 14 octobre 2018 à Rome, sous le pontificat du pape François.

3. Pier Paolo Pasolini, tout aussi fasciné par le potentiel révolutionnaire du personnage du Christ, le met en scène dans L’Évangile selon saint Matthieu (1962), Jeune Cinéma n°6, mars 1965.


L’Évangile de la Révolution. Réal : François-Xavier Drouet ; ph : Colin Lévêque ; mont : Agnès Bruckert. Avec Frei Betto ; Roger Ponseele ; Leonardo Boff ; Júlio Lancellotti ; Joel Padrón González ; María López Vigil (France-Belgique, 2023, 115 mn). Documentaire.



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