Jean-Pierre Bouyxou est mort le 2 septembre 2025. S’il mérite que nous retirions notre béret pour le saluer, ce n’est pas parce qu’il fut un collaborateur de Jeune Cinéma dans sa période héroïque, en 1966 - il avait 20 ans et ce fut sa première participation à une revue -, mais parce qu’il fut un amateur, au sens noble, de la grande espèce.
Rien de ce qui était jadis considéré comme "mauvais genre" ne lui échappait : le fantastique - l’objet de son premier article dans Jeune Cinéma -, la science-fiction, son livre (1), demeure une somme fondatrice -, l’érotisme - lorsque le sexe au cinéma avait encore valeur transgressive-, les nanars - il fut le seul exégète de Émile Couzinet (1896-1964), et il est peut-être un des rares à avoir vu les deux cents films de Jesus Franco (1930-2013). Non pas dans une position de dandy rimbaldien qui se pencherait sur le gouffre noir des "peintures idiotes" et des "toiles de saltimbanques", mais parce qu’il savait trouver dans ces catégories alors négligées de quoi nourrir sa passion de la marge. Il s’en expliquait fort plaisamment dans les témoignages recueillis par Laurent Chollet (2).
Il connaissait parfaitement les terrains qu’il abordait, et tout en accumulant les renseignements, affirmait une position qui ne s’en laissait pas compter par le prêt-à-penser. Son exécution, en 1971, que l’on persiste à trouver justifiée, de 2001, odyssée de l’espace de Stanley Kubrick (1968)
permit à la critique installée de pousser les hauts cris. Le respect n’était pas sa tasse de thé, pas plus que ses compagnons de route, Roland Lethem ou Noël Godin, trublions carabinés.
Si ses analyses précises des œuvres de Émile Couzinet, Le Congrès des belles-mères (1954) ou Quand te tues-tu ? (1952) ne nous ont pas convaincus du génie du "Pagnol du Sud-Ouest" (dixit Paul Vecchiali). Il n’empêche qu’elles constituaient une ouverture sur un domaine jamais fréquenté. Du même ordre que cette promenade en cinq étapes sur les traces des "Branquignols, corniauds, Stooges et nigauds" (3), exploration sans égale des comiques américains du troisième rayon, The Great Gildersleeve de Gordon Douglas (1942), ou autres Wheeler & Woolsey (4).
Il pratiquait en outre une érudition tous azimuts, qui ne se limitait pas aux frontières du cinéma.
La revue Fascination, "Le musée secret de l’érotisme", qu’il créa et anima (sous divers pseudonymes) entre 1978 et 1986 en est le réjouissant exemple. Pierre Louÿs (1870-1925), les peintres pompiers, Cami (1884-1958), André de Lorde (1869-1942), entre cent sujets, y furent traités avec le sérieux du spécialiste et la juste distance de l’amateur. S’il écrivit pour Bernard Chardère (1930-2023) dans la revue Premier Plan, et dans La Revue du cinéma, c’est surtout Sex Stars System, dans la continuité de Fascination, qui accueillit ses textes ainsi que Siné-Hebdo, puis Siné-Mensuel, qu’il accompagna jusqu’à l’extinction.
De la poignée de films qu’il réalisa, nous ne connaissons que son court métrage de 1968, Satan bouche un coin, dans lequel il dirigea Pierre Molinier et Noël Godin, beaux voisinages. Et les bon esprits étant destinés à se fréquenter, il fut scénariste et assistant pour plusieurs titres de Jean Rollin (1938-2010, ce qui ne surprendra personne. S’il existait une confrérie des mauvais sujets, nul doute qu’il en aurait été un des chevaliers les plus méritants. Souhaitons qu’un bénédictin se penche un jour sur ses textes éparpillés : il y aurait de quoi composer une belle anthologie du coup de gueule et du mal-penser.
Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe
1. La Science-fiction au cinéma, Paris, 10/18, 1971.
2. Laurent Chollet, Cinéphiles de notre temps (2012) - 1. L’Écran, c’était la vie (1942-1954) - 2. Prochainement sur cet écran (1955-1959) - 3. D’un écran l’autre (1960-2012). six DVD disponibles chez Doriane Films.
3. La Revue du cinéma n° 419 à 423, septembre 1986-janvier 1987.
4. Wheeler & Woolsey était un duo de comédiens de vaudeville américains qui ont joué ensemble dans des films comiques de la fin des années 1920. L’équipe était composée de Bert Wheeler (1895-1968) et de Robert Woolsey (1888-1938).
5. Jean-Pierre Bouyxou, "Frankenstein au cinéma", Premier Plan n° 51 mai 1969.