par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection de la Semaine de la critique au Festival de Cannes 2025
Sortie le mercredi 17 septembre 2025
Une mère taïwanaise divorcée revient à la capitale avec ses deux filles, l’une à la vingtaine, l’autre est encore une enfant. Elles arrivent pour travailler sur un marché de nuit et tenter de renouer avec une famille dont elles sont devenues parias à la suite du divorce. Dans une situation précaire, chacune d’elles sera observée par Shih-Ching Tsou au moyen d’une caméra flexible et mobile, pour saisir de façon immersive et documentarisante la manière dont ces trois générations tentent de s’en sortir au sein d’un monde travaillé par une forte tension : celle provenant de la difficile conciliation de traditions ancestrales et du modernisme.
Et ce qui prémunit The Left-Handed Girl de tomber dans le cliché résulte de deux choix de mise en scène. Le premier est le recours à une esthétique clinquante, à la Sean Baker (producteur et co-scénariste) usant de couleurs vives, joyeuses, provenant des néons des décors naturels dans lesquels se déroule l’action, le tout accompagné d’une bande-son enjouée. La combinaison de cette esthétique exubérante à la situation précaire des protagonistes génère un contraste qui amène de la légèreté, là où il aurait pu y avoir un esprit de sérieux néfaste.
Le second choix réside dans la caractérisation des personnages, y compris secondaires. Aucun d’eux n’est purement innocent, des plus âgées aux plus jeunes. Chacune peut le mieux comme le pire, révolter le public par des choix stupides et inconscients, ou l’émouvoir par la manifestation d’un sentiment inattendu. Un sentiment qui retourne alors une situation que l’on pensait avoir saisie dans sa simplicité, mais qui était en réalité beaucoup plus complexe que présumée. Ce genre de retournement advient aussi, d’une part, grâce au mystère entourant le passé des personnages, qui est éclairé à mesure que l’intrigue progresse, et d’autre part, via la qualité de jeu des trois interprètes principales. Un jeu dont la force consiste à exprimer une forme de retenue explicite, où de forts sentiments se perçoivent, mais ne sont jamais relâchés. Et quand il arrive que les protagonistes cèdent aux émotions sans retenue, elles entrent alors en résonance avec le décor, dont la composition spatiale et lumineuse semble quelque part avoir provoqué ce glissement vers l’hystérie.
Cet aspect est aussi amené par le choix du format large du cadre employé, qui permet de saisir en arrière-plan les ambiances des milieux traversés. En extrapolant, on peut interpréter la forme de jeu en retenue des interprètes comme une résistance passive à un milieu toxique incitant à la folie et à la perdition. L’ensemble de ces choix esthétiques combiné provoque une forme d’instabilité constante qui accroît l’imprévisibilité et le suspens des séquences. Cela permet aussi d’amplifier encore un peu, paradoxalement, l’humour et la souplesse de l’œuvre. Un humour qui compense alors aussi la crudité de certaines séquences qui, dans le cas contraire, auraient fait tomber le film dans la vulgarité provocante. L’auteure parvient ainsi à dépeindre la culture atypique de Taïwan, la façon dont elle façonne les individus, comme la manière dont elle peut en broyer les destins en privilégiant l’honneur sur l’amour. Elle critique le poids d’un conservatisme latent qui, plus encore que la modernité, disloque les familles et handicape l’avènement et l’avenir des nouvelles générations.
Pour toutes ces raisons, chaque plan du film, chacune de ses scènes, respire un humanisme et une profondeur à la hauteur de celles des meilleurs réalisateurs de cette grande petite île qu’est Taïwan. Bien rythmées par un montage efficace qui exacerbe les sensations des personnages en fonction des situations, les deux heures de The Left-Handed Girl passent vite. C’est une œuvre réussie de bout en bout qui prend ce qu’il y a de meilleur dans le mélodrame, le drame, la comédie, le film politique, sans jamais tomber dans les travers de ces genres. Il aurait donc amplement mérité sa place en sélection officielle au Festival de Cannes 2025.
Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma en ligne directe
Left-Handed Girl. Réal : Shih-Ching Tsou ; sc : S.C.T. & Sean Baker ; ph : Ko-Chin Chen & Tzu-Hao Kao ; mont : Sean Baker. Int : Janel Tsai, Shih-Yuan Ma, Nina Ye, Brando Huang, Akio Chen, Xin-Yan Chao, Blaire Chang, Xiao-Hong, Teng-Hui Huang, Teng-Hung Hsia (Taïwan-France-USA-Royaume-uni, 2025, 108 mn).