par Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma n°439, octobre 2025
Sélection officielle de la Berlinale 2025
Ours d’argent du meilleur scénario
Sortie le mercredi 24 septembre 2025
Roumanie : à Cluj, en Transylvanie, un SDF se suicide alors qu’il est expulsé de son squat. Se sentant coupable, Orsolya, d’origine hongroise, huissière de justice responsable de l’expulsion, déambule dans la ville quelques jours en rencontrant des amis, des collègues, la famille, un ancien étudiant, pour essayer de soulager sa conscience. Le premier parti pris de Radu Jude consiste à composer entièrement son film avec les conversations de notre héroïne. Tournées en plan séquence, sans musique, pour mieux laisser entendre la mélodie du langage, ces discussions reflètent des sensibilités culturelles et spirituelles variées. Toutes composent une partie de l’identité roumaine.
Avec ce parcours, l’auteur dresse le portrait-robot de son pays. Il montre les passions qui le traversent, ses faiblesses, ses rapports à l’actualité - on parle de l’Ukraine et de Viktor Orbán - les tensions qui le parcourent, économiques, avec un capitalisme rapace qui met à mal la solidarité, ou socioculturelles, avec un racisme ancré dans les communautés. Tandis que ce portrait dévoile une société composite, cette diversité s’accompagne d’un isolement des points de vues : les individus dépeints ne sont liés que par le parcours d’Orsolya, ne se croisent ou ne communiquent pas, et vivent dans leurs bulles.
Outre son aspect critique, cet empilement des perspectives génère un effet d’accumulation, qui décuple la solitude de notre héroïne, dans la mesure où aucune des solutions proposées ne parvient à solder sa culpabilité. L’émotion tenace, par effet miroir, témoigne de son authentique générosité. Par-delà le fait que cela amène de l’empathie à son égard, cela forge aussi une ironie acide qui irradie le film. Car il y a tout de même une chose, qui unit chaque individu rencontré : la capacité réciproque à disposer d’arguments pour contrer la culpabilité. Une culpabilité décrite comme inhérente à la société moderne, à cause des injustices qu’elle génère. Toutefois, la justesse de l’auteur consiste à ne jamais être manichéen : tous ses personnages, de l’héroïne au SDF périssant en ouverture, sont tour à tour sympathiques ou énervants, intelligents ou bêtes.
Ensuite, les choix esthétiques du réalisateur accentuent chaque trait psychologique de son scénario. À l’intérieur des plans séquences, l’auteur compose son film uniquement en cadres fixes, souvent larges, qui fragmentent son espace, accroissant l’isolement du personnage principal, et dans lesquels il dispose parcimonieusement une série de détails reflétant les sujets qui alimentent les conversations. Couplé à une caméra légère qui peut faire penser, par ses positionnements et ses angles de prises de vue, au "pris sur le vif" documentaire, l’esthétisme de Radu Jude donne au film une nature aussi immersive que réflexive. Une combinaison de deux tendances utile pour mettre en scène des personnes perdues dans un espace labyrinthique inhumain, où l’indifférence fait loi. Cela induit dans le même temps un sentiment d’étrangeté permanente, elle-même accrue par l’emploi des ambiances sonores des milieux parcourus.
Particulièrement présente grâce à l’absence de musique, ces atmosphères sont traversées de bruits en décalages complets entre l’humanité d’Orsolya et un milieu qui n’en a que faire qui lui donne le sentiment que sa quête est vouée à l’échec. Le film est ainsi nimbé d’une authentique dimension tragique qui en accroît la profondeur. Et aucune des nouvelles technologies utilisées ne résout la situation, bien au contraire, elles en semblent en partie responsables et l’augmentent. Dans la ligne de ses précédents titres, Radu Jude offre à nouveau un superbe film rythmé, maîtrisé de bout en bout, aussi dur que généreux.
Hugo Dervisoglou
Jeune Cinéma n°439, octobre 2025
Kontinental ’25. Réal, sc : Radu Jude ; ph : Marius Panduru ; mont : Catalin Cristutiu. Int : Eszter Tompa, Gabriel Spahiu, Adonis Tanja, Oana Mardare, Șerban Pavlu, Annamária Biluska, Ilinca Manolache (Roumanie-Suisse-Luxembourg-Brésil-Royaume-uni, 2025, 109 mn).