par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°439, octobre 2025
Sélection officielle Hors compétition de la Mostra de Venise 2024
Sortie le mercredi 24 septembre 2025
Ce film du documentariste roumain Andrei Ujică, commencé en 2012, a été présenté pour la première fois à la Mostra de Venise 2024. Il obéit à la même logique que son ouvrage précédent, L’Autobiographie de Nicolae Ceaucescu (2010), un film "sans caméra", entièrement composé d’un montage d’archives rares et inédites issues de la télévision. Dans le cas qui nous intéresse, le propos est légèrement différent : il s’agit de saisir, soixante ans plus tard, ce qu’a été le phénomène de la Beatlemania à New York, à l’occasion du concert des Fab Four au Shea Stadium, en août 1965. Andrei Ujicā a eu accès à un matériau documentaire important venant de plusieurs fonds, de la station ABC, essentiellement en noir & blanc, et de l’INA. Notons d’entrée que par rapport au titre aussi dramatique qu’explicite du long métrage de 2010, l’acronyme "TWST" est énigmatique, légèrement espiègle et comporte un élément de suspense.
Le film commence comme un documentaire classique, la première séquence montrant le patouillard d’où émettait Radio Caroline au large des côtes anglaises, diffusant le tube de Chubby Checker, "Roll Over, Beethoven". Adieu l’ancien monde ! On aperçoit la statue de la Liberté, mentionnée dès le premier paragraphe du roman de Franz Kafka, Amerika. (1914). Suit le JFK Airport et l’historique descente d’avion des quatre garçons dans le vent, plutôt intimidés, et leur conférence de presse, où ils montrent leur sens de la répartie : George mâche constamment du chewing-gum parce qu’on lui en offre ici et John dit que non, ils n’iront pas soutenir les troupes en partance pour le Vietnam. Les caméras de télévision suivent les mouvements de foule contenus par des policiers. On perçoit les cris des jeunes filles. Devant l’hôtel de leurs idoles, elles les supplient de se mettre à la fenêtre. Aucune violence. Tout est bon enfant.
Le film de Andrei Ujică ne feint en rien le point de vue de l’immédiateté, comme a pu le faire, à l’époque, Richard Lester avec "A Hard Day’s Night" (1964) et Help (1965). Il ne prétend pas non plus être un film musical. La perspective adoptée est celle de deux teen-agers de l’époque, dont les voix ont été confiées à deux jeunes acteurs américains, Tommy McCabe et Theresa Azzara. Il y a donc, doublement au son et à l’image, montage et collage. Le protagoniste principal est Geoffrey O’Brien, disc-jockey populaire à l’époque et hôte d’une émission matinale à la WMCA, la première station qui ait diffusé des chansons des Beatles à New York. Geoffrey O’Brien est aujourd’hui un poète, auteur, essayiste important. La jeune femme est Judith Kristen, qui a assisté à neuf des concerts des Beatles aux USA et se tailla récemment un petit succès éditorial avec My Date with a Beatle (2022). On peut être plus réservé sur la lecture de contes sur les papillons, écrits par Andrei Ujică dans les années soixante-dix et plus encore, sur l’insert de dessins, superposés à l’image et signés Yann Kebbi.
Andrei Ujică a souhaité, ainsi qu’il l’a déclaré dans une séance de Q & A à Venise, respecter les unités de temps, d’action et de lieu. Il s’y tient presque, procédant par écrans interposés et montage parallèle. En effet, aux mêmes dates, se déroulaient en Californie, dans le quartier afro-américain de Watts à Los Angeles, des émeutes d’une rare violence, faisant trente-quatre morts. Des images en sont retransmises par divers médias. L’événement, vu depuis Harlem, est brillamment commenté dans une interview accordée à Jacques Sallebert pour son émission "New York à Paris" par un intellectuel (haïtien ?) dont on n’apprendra pas le nom. Il y explique dans un français parfait les raisons d’une violence systémique, exercée au premier chef par la police. Fait d’autant plus choquant que l’année précédente, le président Lyndon B. Johnson avait instauré le Civil Rights Act interdisant quelque type de discrimination que ce soit. Le flux d’images, oscillantes, zigzagantes, erratiques, nous mène jusqu’aux plages de Long Beach et à la Foire internationale de New York qui se tenait au Flushing Meadows Park. Événement historique, le pape avait autorisé le déplacement de la Pietà de Michel-Ange, exposée dans le pavillon du Vatican.
La deuxième partie du film est en couleurs, placée sous le signe de la fête foraine et de la maternité, les home movies en super 8 remplaçant les archives. On assiste à l’avènement d’une culture "jeune", déjà présente en Angleterre et à un moindre degré en France. Toutefois on semble s’éloigner du point focal annoncé qui est le prétexte du film : le concert des Beatles. TWST évoque leur plus grand succès "Twist and Shout", donné devant la famille royale, John Lennon ayant recommandé à "ceux qui étaient assis aux places les moins chères de battre des mains, tandis que les autres pouvaient se contenter de faire du bruit avec leurs bijoux".
"TWST" est aussi l’acronyme du refrain de la ballade écrite par Paul McCartney pour la fiancée dont il allait bientôt se séparer, la comédienne Jane Asher : "Things We Said Today". Ce titre réintroduit le passé dans le présent. Twist, qui signifie tordre, tortiller est aussi une figure de rhétorique. En littérature comme au cinéma, un "twist" fait référence à un rebond narratif imprévu, destiné à surprendre le spectateur ou le lecteur. Dans les thrillers, c’est une technique scénaristique qui remet en question tout ce que l’on croyait savoir. Le finale de What Maisie Knew de Henry James (1896) en offre un bel exemple. Le film de Andrei Ujică utilise le twist comme concept, mais aussi comme expérience vécue, permettant au spectateur d’assister à une séquence de twist en chair et en os, dans une cave de Harlem. Il s’agit d’un tournoi de danse, euphorique, époustouflant, interprété par des virtuoses qui n’ont pas oublié que ces pas, ces déhanchements, venaient d’Afrique. Pour caractériser TWST, Andrei Ujică évoque le "temps historique conservé". Plus simplement, plus poétiquement, Paul McCartney qualifiait "Things We Said Today" de "ballade pour une nostalgie future".
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°439, octobre 21025
* Cf aussi "Entretien avec Andrei Ujică", Jeune Cinéma n°439, octobre 2025.
TWST - Things We Said Today. Réal, sc : Andrei Ujică ; anim : Yann Kebi, Olga Avramov ; mont : Dana Bunescu (France-Roumanie, 2024, 85 mn). Documentaire.