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Milagro (1988)
de Robert Redford
publié le mercredi 17 septembre 2025

par Gérard Camy
Jeune Cinéma n°189, juillet-août 1988

Sélection officielle Hors compétition du Festival de Cannes 1988
Oscar 1989 de la meilleure musique

Sortie le mercredi 25 mai 1988


 


Une ombre fantomatique qui marche en dansant au son d’un bandonéon dans une campagne désertique et baignée par la lumière du soleil levant. Robert Redford donne d’emblée la tonalité de son deuxième film : mêler réalisme et merveilleux, souffle épique et mythes populaires. En citant Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez (1967) lors de ses interviews, il ne cachait d’ailleurs pas cette influence de la littérature latino-américaine. On pourrait aussi bien se référer à la saga fantastique de Manuel Scorza, et sa saga La Guerre silencieuse (1972-1984), peuplée de personnages fabuleux qui, comme l’ange de Milagro tentent de donner un coup de pouce au destin tragique de communautés paysannes en butte aux injustices de grands propriétaires.


 


 

Milagro (Miracle) est un pauvre village du Nouveau Mexique, cerné de terres arides. Une épicerie-bar, une station-service sont les seuls centres d’activité pour une population âgée et poussiéreuse comme la rue principale. Les jeunes ont déserté. Quelques-uns pourtant s’accrochent à quelques arpents de champs desséchés et parmi eux Joe Mondragon qui refuse de voir sa petite propriété transformée en centre de loisirs comme d’autres à Milagro s’y résignent.


 


 

Un jour donc, il décide de planter des haricots et de détourner l’eau nécessaire à l’arrosage du canal appartenant à l’Entreprise qui a commencé les travaux du lotissement de luxe pour "gringos riches". En ouvrant la vanne qui va ramener l’eau sur son champ, Joe va déclencher une guerre tragi-comique qui va enflammer le village assoupi et obliger chacun à prendre ses responsabilités.


 


 

Avec une verve remarquable, Robert Redford met en scène cette fable humaniste et pittoresque et décrit l’univers de ce petit village où tout peut arriver. Il éprouve une tendresse particulière pour ces hommes âgés qui vont, après bien des hésitations, prendre fait et cause pour le rebelle et défendre leur manière de vivre et leur culture. La séquence de l’épicerie dans laquelle se succèdent tous ces "ancêtres" demandant chacun des boîtes de cartouches, retrouvant ainsi les réflexes des cowboys qu’ils furent jadis, est un grand moment de drô-erie tout comme celle qui les voit empêcher l’arrestation de Joe en tenant en joue le garde forestier responsable.


 


 

Mais Robert Redford manie aussi avec un grand plaisir l’ironie tantôt chaleureuse, tantôt mordante. Il s’est pris d’amitié pour ces paysans bavards, joyeux et opiniâtres qui appartiennent à la minorité ethnique la plus nombreuse et la plus démunie des États-Unis. Le garagiste Ruby Archuleta qui soutient avec véhémence Mondragon ; Charlie Bloom, avocat progressiste, ancien "agitateur" étudiant et rédacteur de la gazette locale ; le jeune et candide anthropologue new-yorkais, Herbie Platt, qui veut étudier les mœurs des Chicanos ; le sheriff Montoya dont l’inertie calculée n’est qu’une complicité déguisée ; tous ces personnages qui gravitent autour de quelques arpents de haricots, Robert Redford les croque avec une grande justesse de ton, se moquant du manque d’ardeur des uns ou du déphasage des autres.


 


 

Peuplé d’individus pittoresques (le vieil homme et sa truie qui le suit partout) ou étonnants (le revenant, ange annonciateur), Milagro ne puise pas seulement son originalité dans la littérature latino-américaine. On peut aisément lui trouver des références cinématographiques prestigieuses. La qualité formelle de la mise en scène et la truculence de certains protagonistes d’un John Ford, la vertu de l’individualisme, l’enracinement dans une communauté et la philosophie optimiste d’un Frank Capra, ou encore la dénonciation de l’affairisme qui, sans égard pour les mythes, détruit les rares vestiges de l’individualisme d’un John Huston.


 


 

Mais par delà ces rapprochements inévitables, Robert Redford s’affirme comme un véritable auteur qui a su tirer profit de tous ces apports, de toutes ses expériences, en particulier avec Sydney Pollack, pour définir son propre univers et réaliser une œuvre poétique et personnelle sur un sujet qui lui tenait à cœur. Par le biais de la fantaisie et du burlesque, il aborde des sujets fondamentaux aussi divers que la défense de l’environnement, les minorités ethniques - Moctesuma Esparza, le producteur, est militant de la Cause Chicano, la disparition d’une culture, l’injustice et la violence. Ni pamphlet, ni témoignage, Milagro cherche à nous toucher, à nous distraire en nous plongeant dans un monde magique où tout semble possible et en particulier l’apparition d’une solidarité communautaire réjouissante.

Gérard Camy
Jeune Cinéma n°189, juillet 1988

* Cf. aussi Conférence de presse de Robert Redford à Cannes, Jeune Cinéma n°189, juillet-août 1988.


Milagro (The Milagro Beanfield War). Réal : Robert Redford ; sc : David S. Ward & John Nichols d’après le roman de John Nichols ; ph : Robbie Greenberg ; mont : Dede Allen & Jim Miller ; mu : Dave Grusin. Int : Ruben Blades, Richard Bradford, Sonia Braga, Melanie Griffith, Carlos Riquelme (USA, 1988, 118 mn).



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