par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°228, juillet 1994
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1994
Prix du Jury
Sorties le vendredi 13 mai 1994 et 1er octobre 2025
Surmédiatisé avant même sa sortie, un film comme La Reine Margot laisse le critique perplexe. La liberté de jugement se trouve déjà cernée par les rumeurs qui courent depuis des mois, par les interviews partout publiées et diffusées, par, enfin, le cirque cannois qui doit se trouver un ou deux événements par jour. Comme souvent dans ces cas là, on sort ses griffes pour tenter de se protéger et en même temps, on se dit que Patrice Chéreau n’est tout de même pas n’importe qui et qu’il faut essayer de faire abstraction du marketing pour ne voir que l’œuvre. Tâche difficile.
D’autant plus difficile que le film ne se laisse pas circonvenir au premier abord, que les 2 heures 40 de spectacle nous font passer par des états différents, que ce grand fleuve qui se met en marche emprunte un lit incertain. Pour montrer sa richesse, il démarre sur la grande scène du mariage de Margot et de Henri de Navarre dans laquelle !a mise en scène déploie les costumes, les acteurs et les figurants, balaie le décor dans une lumière funèbre. Le ballet des évêques dessine un tableau baroque et grotesque, presque fellinien.
Et puis Patrice Chéreau embarque son film sur une voie qui le conduit à abandonner la pompe du grand spectacle pour traquer les personnages, s’approcher d’eux et les mettre à nu. Alors, La Reine Margot devient presqu’un film intimiste tant la caméra reste proche des acteurs. Quelques échappées plantent des décors fugaces pour signifier les lieux (une barque sur la mer, un paysage hollandais avec ses moulins). Ainsi, tout le contexte historique est réduit aux signes essentiels pour mieux tisser la toile des ambitions, explorer les mécanismes d’un pouvoir rongé par les haines familiales, religieuses.
La nature de ce choix de la part de Patrice Chéreau surprend au départ. Agréablement car il manifeste le refus d’étaler un budget qu’il devrait justifier. Il nous épargne alors la contemplation de tableaux dans lesquels on a le temps de voir tous les détails et qui sont le propre de nombreux films à costumes. À aucun moment il ne nous entraîne dans le petit jeu de la reconstitution fidèle pour privilégier un regard très personnel sur son histoire. La scène de la nuit de la Saint-Barthélemy en est un excellent exemple. Patrice Chéreau la compose comme un condensé de l’horrible en amoncelant les corps à moitié nus le long de rues qui ne s’échappent sur rien. Les cadavres sont entassés sur des charrettes et déversés dans des fosses communes ou alignés méthodiquement. Alors nous reviennent en mémoire les images des camps de concentration et bien d’autres plus récentes. Horreur d’un temps, horreur de tous les temps, de l’historique au général. On ne s’offusque pas un seul instant de cette interprétation du vraisemblable quand on gagne en échange une vérité plus universelle. On sait gré à Patrice Chéreau d’avoir eu cette intelligence du refus du détail pour mieux saisir la réalité essentielle d’un tel massacre et en particulier la sauvagerie et l’obstination des exécutants libérant leurs désirs de mort au plus profond de la nuit.
La Reine Margot surprend aussi par le décalage qui existe entre cette façon d’approcher l’histoire et les rapports qui se tissent entre les personnages principaux. On s’attendrait à ce que leur destin s’articule avec cette toile de fond des événements alors qu’on a l’impression que les deux niveaux fonctionnent indépendamment l’un de l’autre. Certes le sort de Margot, de Charles IX, de Henri de Navarre, de La Môle ne peuvent se lire qu’en fonction des choix qu’ils sont conduits à faire par rapport aux événements, mais le scénario ne parvient pas suffisamment à lier le psychologique et le politique. Alors les grandes scènes qui mettent en jeu ces personnages donnent lieu à des confrontations d’acteurs extrêmement bien jouées et dirigées par Patrice Chéreau - on pense en particulier à la mort de Charles IX.
On sort de ces scènes conscient de l’énorme travail, de l’investissement total auquel elles ont donné lieu et pourtant, à la fin du film, l’envie de louer tout ce talent est tempérée par le sentiment que Patrice Chéreau est passé à deux doigts d’un véritable chef-d’œuvre. On sent combien son expérience de la mise en scène théâtrale enrichit sa façon de construire un film sans en être totalement libéré.
On peut penser que le grand personnage de La Reine Margot est celui de Catherine de Médicis joué avec une force intérieure incroyable par Virna Lisi. Elle exprime son côté tortueux de comploteuse et une dimension presque tragique de mère possessive, dans un même élan. Bien qu’elle ne soit pas au centre du film elle rayonne d’un éclat noir qui éclipse presque le reste. Surtout, elle indique ce vers quoi Patrice Chéreau aurait pu tendre si tout le film avait eu la même intensité et avait réussi cette synthèse des destins individuels et de l’Histoire.
Bernard Nave
Jeune Cinéma n°228, juillet 1994
La Reine Margot. Réal : Patrice Chéreau ; sc : P.C. & Danièle Thomson ; ph : Philippe Rousselot ; mu : Goran Bregovic. Int : Isabelle Adjani, Daniel Auteuil, Jean-Hugues Anglade, Vincent Pérez, Virna Lisi, Dominique Blanc, Pascal Greggory, Miguel Bose, Jean-Claude Brialy. (France, 1994, 160 mn).