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Honeymoon (2024)
de Zhanna Ozirna
publié le mercredi 1er octobre 2025

par Jean-Michel Ropars
Jeune Cinéma n°439, octobre 2025

Sélection officielle de la section Biennale College Cinema de la Mostra de Venise 2024

Sortie le mercredi 1er octobre 2025


 


Honeymoon, film de la réalisatrice ukrainienne Zhanna Ozirna, née en 1986, montre comment, en temps de guerre (pardon : "d’opération militaire spéciale" selon le jargon russe), il est possible avec de faibles moyens de faire un excellent film, qui donne à réfléchir sur la fragilité humaine. Honeymoon, titre délicieusement ironique, suit les premiers pas dans la vie d’un jeune couple ukrainien, Taras (Roman Lutskyi,) un psychothérapeute, et Olya (Ira Nirsha, une artiste sur le point de monter sa première exposition personnelle à Berlin.


 


 

Ce sont de jeunes bourgeois occidentalisés, qui ont voyagé et visité le Portugal : l’infâme propagande poutinienne ne saurait avoir de prise sur eux. On les voit tout d’abord, au milieu de leurs cartons dans un appartement tout neuf, devisant avec leurs amis de l’évolution de la situation. Nous sommes en effet le 23 février 2022, et la menace d’une intervention russe pour occuper l’Ukraine se précise - Vladimir Poutine ne venait-il pas de déclarer, comme il est rapporté dans le film, que l’Ukraine n’a jamais existé que dans l’esprit de Lénine, qui l’avait créée de toutes pièces pour bâtir sa prétendue URSS. Mais le lendemain matin, les deux jeunes gens se réveillent au milieu des explosions : la guerre a commencé, le 24 février.


 


 

Tout le monde les invite à partir au plus vite. Aussi bien le père de Taras, qui est russe et considère que le nouveau pouvoir ukrainien avec Volodymyr Zelensky a "fichu le bordel" et provoqué ainsi la légitime intervention de la Russie pour rétablir l’ordre, qu’une amie d’Olya qui refuse de prendre parti dans ce qu’elle considère comme une simple "escalade militaire" entre deux puissances, et ne veut pas soutenir l’effort de défense de l’Ukraine, appliquant la vieille notion de "non-alignement" entre les blocs comme aux temps lointains de la Guerre froide - c’est toujours la position de plusieurs partis politiques en Europe, aussi bien en France qu’en Allemagne. Cette "amie" conseille à Olya de se désintéresser de tout cela pour fuir à l’Ouest, à Vienne. Mais Taras et Olya ne partent pas.


 


 

En effet Olya, remplie de doutes sur elle-même - elle dira plus tard qu’elle se sent "nulle", incapable de produire quelque chose, comme artiste, ou comme femme en enfantant, perd un temps fou à emballer ses œuvres d’art dont elle ne veut pas se séparer, car elles seules lui semblent justifier son existence. Très belle, mais plus fragile manifestement que Taras, elle se fait, dans une scène troublante, photographier avec des fleurs (qui vont mourir comme elle ?) qu’elle répand sur ses cheveux et sur son corps. Entre temps, les blindés russes sont arrivés et occupent leur quartier. Leur entrée dans la ville est annoncée par des tremblements du sol, tandis que se multiplient les explosions. Commence alors pour Taras et Olya une éprouvante réclusion que Zhanna Orzina excelle à suggérer. S’il leur reste de l’eau (ils ont fait tout de suite des provisions), ils sont bientôt contraints au rationnement, et surtout coupés du monde : plus d’électricité, plus de réseau ni d’Internet pour communiquer avec leurs proches. Jusqu’à la fin du film ils ignoreront tout de la situation dans le reste du pays, ne sachant notamment pas si Kiev a été prise par les Russes. Voilà que l’occupant s’installe dans leur tour d’habitation, patrouillant pour débusquer d’éventuels résidents cachés. L’un d’entre eux est sorti dans la rue, contraint à se déshabiller complètement et probablement exécuté. Taras, qui assiste de sa fenêtre à la scène, prétendra, sans doute pour rassurer Olya, que ce n’était qu’une tentative d’intimidation. Il y a aussi le viol par les soudards russes d’une voisine, dont on entend dans tout l’immeuble résonner les cris accompagnés des gémissements de jouissance de son bourreau. Enfin Oleg, leur voisin immédiat affolé, qui vivait lui aussi planqué avec son chat pour seul compagnon, est abattu d’une balle. Là encore, on ne le voit pas mais on l’entend, ce qui est peut-être encore pire pour renforcer l’atroce impression de claustrophobie qui submerge le jeune couple enfermé et complètement impuissant.


 


 

Le huis clos est en effet étouffant comme dans un film de Roman Polanski. On pense au bateau du Couteau dans l’eau (1962), à Catherine Deneuve en proie à la démence (qui menace ici Olya), recluse dans son appartement londonien dans Répulsion (1965), à Mia Farrow et John Cassavetes dans leur appartement new-yorkais ( Rosemary’s Baby, 1968), à Roman Polanski lui-même jouant le personnage de Trelkowsky dans Le Locataire (1976), qui finit par se suicider en se jetant par la fenêtre, ou, bien sûr, à l’enfermement dans le ghetto à Varsovie, puis dans un appartement du voisinage inoccupé, du héros du Pianiste (2002, Wladyslaw Szpilman, interprété par Adrien Brody (1). Comme dans ce dernier film, Taras et Olya sont tenus à éviter de faire le moindre bruit qui puisse signaler leur présence (ne pas tirer la chasse d’eau des toilettes par exemple, et on peut imaginer les conséquences…). Quand ils se déplacent, c’est en rampant sur le sol (comme des escargots qu’Olya élevait justement). Quand ils se parlent, c’est le plus bas possible.


 


 

Et comme ils n’en peuvent plus de ce silence, à un moment ils acceptent de se dire leurs quatre vérités respectives. Elle dit donc qu’elle se trouve nulle, tandis que lui, pourtant psychothérapeute, ne saurait pas gérer ses émotions, et qu’il est écrasé par son père. Lui, avec précaution pour ne pas la blesser, la traite pourtant de "salope égoïste", qui se réfugie dans l’art au lieu de se tourner vers la vie. Drôle de "lune de miel" par conséquent pour ce couple de complémentaires (lui vêtu de rouge, elle de vert, des couleur complémentaires), qui cependant s’aime. C’est aussi la force du film de montrer un amour qui survit à l’horreur. Elle cherche à un moment un secours dans la prière. Lui ne connaît que le Notre Père, qu’ils récitent accroupis dans la salle d’eau. Mais bientôt une vague de haine submerge Olya quand ils en arrivent à l’injonction "Ne nous soumets pas à la tentation". Elle succombe à la tentation et maudit les Russes envahisseurs, auxquels elle promet, pour eux et leurs descendants sur plusieurs générations, les pires tourments dans l’Enfer.


 


 

Ils décident finalement de se "marier", en se passant symboliquement des anneaux improvisés au doigt, et en faisant l’amour. Puis, sur proposition de Taras, le couple décide de quitter ce réduit devenu trop dangereux, pour tenter de gagner Kiev à pieds en longeant une voie de chemin de fer, avec l’improbable espoir d’échapper aux snipers russes. Zhanna Ozirna, dans un plan inquiétant, les montre réduits à deux petites silhouettes vagues qui se faufilent dans un couloir puis glissent dans l’escalier, avec le chat du voisin assassiné, qu’ils ont récupéré sans doute afin de lui éviter de mourir de soif et de faim. Puis on les voit qui s’avancent dans la nuit, dans la rue, elle devant et lui derrière, en quête d’un avenir qui apparaît plus qu’incertain. La suite restera inconnue.


 


 

Ce film modeste, par nécessité mais aussi par choix de la réalisatrice qui l’a voulu dépourvu de pathos, vaut par son atmosphère oppressante, dans un monde saturé d’angoisse, devenu pour Olya et Taras brutalement étranger, et semble glisser vers la folie. Ingmar Bergman, avec plus de moyens, avait filmé semblablement les ravages de l’irruption de la guerre sur un couple pourtant au départ lui aussi très uni. C’était l’histoire de deux violonistes emportés par la tourmente dans La Honte (1968), avec Liv Ullmann et Max von Sydow, et cela finissait mal. Zhanna Ozirna, en parlant de son malheureux pays, a su relever le défi déjà posé par son illustre devancier suédois, et laisser la porte ouverte, peut-être, à plus d’espoir.

Jean-Michel Ropars
Jeune Cinéma n°439, octobre2025

1. "Le Pianiste", Jeune Cinéma n°278, octobre-novembre 2002.


Honeymoon. Réal, sc : Zhanna Ozirna ; ph : Volodymyr Usik ; mont : Z.O & Philip Sotchynenko ; mu : Anton Dehtiarov ; déc : Marharyta Kulyk ; cost : Asya Sutyagina. Int : Ira Nirsha, Roman Lutskyi (Ukraine, 2024, 84 mn).



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