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Un simple accident (2025)
de Jafar Panahi
publié le mercredi 1er octobre 2025

par Gérard Camy
Jeune Cinéma n°437-438, été 2025

Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 2025
Palme d’or 2025

Sortie le mercredi 1er octobre 2025


 


Un simple accident, tourné dans une semi-clandestinité, est dans la continuité des précédents longs métrages de Jafar Panahi. Depuis Le Ballon blanc, Caméra d’or à Cannes 1995, le cinéaste porte un regard critique sur les dérives, tant politiques que religieuses, du régime autoritaire iranien, regard qui lui a valu de nombreuses persécutions et arrestations pour propagande antigouvernementale. Et ceci malgré les nombreuses récompenses qu’il a obtenu au fil de ses films, du Léopard d’or de Locarno 1997 pour Le Miroir, en passant par le Lion d’or à Venise 2000 pour Le Cercle, le Prix du jury Un Certain Regard 2003 pour Sang et Or, l’Ours d’argent à la Berlinale 2006 pour Hors-jeu, et l’Ours d’or à celle de 2015 pour Taxi Téhéran, le Prix du scénario au Festival de Cannes 2018 pour Trois visages, ou encore le Prix spécial du jury à la Mostra 2022 pour Aucun Ours. Mais pour Jafar Panahi, toutes ces récompenses n’auront pas de valeur "tant que mes compatriotes ne peuvent pas voir mes films" (1).


 


 

Cette année, pour la première fois en quinze ans, il était enfin présent sur la Croisette pour défendre, encore et toujours, ’cet autre Iran qui ne rend pas les armes". Dans Un simple accident, tout commence dans une voiture qui sillonne une route de campagne au cœur de la nuit, avec une famille à son bord. Un choc brusque immobilise le véhicule. Un chien errant sans doute. Le père sort, constate l’accident, revient à l’intérieur. Pendant toute la séquence, la caméra reste dans l’habitacle. Toute l’intention du film est contenue dans ces minutes, pendant lesquelles le spectateur reste dans l’expectative : croire ou non à ce que l’on ne voit pas. À la suite de ce banal incident, le moteur endommagé de la voiture oblige le conducteur à s’arrêter, avec sa femme enceinte et son enfant, pour demander de l’aide dans un garage sur le bord de la route. Vahid, qui y travaille, n’a pas besoin de le voir pour reconnaître le boitillement caractéristique du sinistre Eghbal, surnommé La Guibole, à cause d’une prothèse de jambe, ce gardien de prison qui l’a jadis torturé, traumatisé, parce qu’il réclamait simplement qu’on lui paie son salaire…


 


 

Le lendemain, Vahid, qui l’a suivi, lui assène un coup de pelle sur la tête avant de l’installer à l’arrière de sa camionnette. Mais après l’avoir enlevé, trimbalé dans son van et presque enterré vivant dans un coin de désert, le doute s’insinue en lui. Commence alors la recherche d’autres opposants, victimes de la dictature, d’autres témoins capables d’identifier formellement leur bourreau commun. Un couple de futurs mariés, le photographe chargé d’immortaliser la cérémonie, et un autre homme passablement énervé, tous sont d’anciens prisonniers, qui ont eu à subir la violence du geôlier Cette hétéroclite et attachante bande de ravisseurs prend place dans la camionnette qui devient le lieu principal des destins bouleversés de chacun.


 


 

Mais tous veulent ses aveux et le doute les assaille. Ce père de famille est-il bien leur ancien tortionnaire, qu’ils n’ont identifié que par le bruit si particulier de sa claudication ? La suspicion se transforme progressivement en obsession et le film bascule dans une sorte de thriller haletant, loin de tout manichéisme, où la quête de justice face à l’oppression et aux mécanismes insidieux de la violence d’État se mêle dangereusement à la soif de vengeance. Céder à la haine ? Rester humain ? C’est toute la réflexion qu’établit ce huis clos étouffant, à la fois universel et si centré sur la réalité iranienne, en faisant vaciller les certitudes et en effaçant la frontière entre victime et bourreau. Pour Jafar Panahi, chaque personnage, qu’il soit tortionnaire, complice ou victime, se trouve confronté à ses propres contradictions. Avec une infinie délicatesse et une intelligence subtile, le cinéaste pare ce constat glaçant d’une tragédie humaine, de traits d’humour savoureux, d’une ironie poétique, de gags absurdes même, dénonçant les travers de la société iranienne, notamment la corruption de la police.


 


 

Cette Palme d’or 2025 ne récompense pas seulement une démarche artistique étonnante, faite entre autres de longs plans fixes oppressants, d’une utilisation magistrale du hors-champ - Jafar Panahi ne nous montre pas l’horreur, il nous la raconte -, et d’une interrogation inconfortable sur les non-dits, mais aussi un cheminement implacable à travers la violence d’un système et ses conséquences sur des êtres humains qui dans leur quotidien sont confrontés à leurs failles, leurs doutes, leurs coups de colère et leurs élans de tendresse. Un simple accident est une œuvre nécessaire, qui remue, qui questionne, qui dérange. Et comme souvent chez le cinéaste, la révolution iranienne est d’abord féminine à l’image de la conclusion humaniste du personnage jouée par l’extraordinaire Mariam Afshari : "On n’est pas des tueurs, on n’est pas comme eux"…

Gérard Camy
Jeune Cinéma n°437-438, été 2025

1. "Taxi Téhéran", Jeune Cinéma en ligne directe ; "Trois visages" Jeune Cinéma n°388-389, été 2018 ; "Aucun Ours", Jeune Cinéma en ligne directe.


Un simple accident (Yek tasadef sadeh). Réal, sc : Jafar Panahi ; ph : Amin Jafari ; mont : Amir Etminan. Int : Vahid Mobasseri, Ebrahim Azizi, Majid Panahi, Mariam Afshari (Iran-France-Luxembourg, 2025, 105 mn).



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