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Soundtrack to a Coup d’État (2023)
de Johan Grimonprez
publié le mercredi 1er octobre 2025

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle du Festival de Sundance 2024

Sortie le mercredi 1er octobre 2025


 


Présentant son film en avant-première au public des 3 Luxembourg, le cinéaste et anthropologue belge Johan Grimonprez déclarait avoir voulu se pencher sur un "épisode sombre de notre passé". Il y retrace la naissance de la République du Congo en 1961, et l’assassinat de son Premier Ministre, démocratiquement élu, Patrice Lumumba (1925-1961). Utilisant des images issues de différents médias des années 1950 et 1960, il montre eon ascension et sa chute, et le rôle que les artisans de la Guerre froide ont joué dans celle-ci. Y interviennent le président des États-Unis, Dwight Eisenhower, le secrétaire général des Nations-Unies, Dag Hammarskjöld, Nikita Khrouchtchev, Fidel Castro et Malcolm X. Et en coulisse ou en visite officielle, la monarchie belge.


 


 


 

Soundrack n’est pas un documentaire d’archives traditionnel, obéissant à une structure linéaire. Comme le titre l’indique, l’oreille y est privilégiée. L’ouverture est constituée d’un solo de batterie de Max Roach. Seules les mains et les baguettes du musicien apparaissent à l’écran. Suivent de magnifiques chants de femmes - Abbey Lincoln, Myriam Makeba, Nina Simone, accompagnées de gros plans sur leur visage. Il y aura des performances d’autres géants du be-bop et free-jazz, un maelström de séquences où la musique transmet l’espoir qui animait à cette époque les mouvements issus de la conférence de Bandung. On a pu dire que Sountrack ressemblait plus à une jam-session d’idées et d’émotions qu’à une leçon d’Histoire. Ce n’est pas inexact, même si le film révèle que certains musiciens, crédules ou complaisants, ont pu se laisser manipuler et se sont, comme Louis Amstrong et Dizzie Gillespie, produits au Congo, alors même que la CIA mettait au point ses projets pour se débarrasser de Patrice Lumumba.


 


 


 

Dans un montage frénétique, Johan Grimonprez ne se contente pas d’entremêler des fragments de discours ou d’interview, mais aussi une foule d’informations issues de livres comme My Country, Africa de Andrée Bloui, (1983), une militante qui apparaît dans le film, ou comme Congo Inc. de In Koli Jean Bofane (2014), ou bien le récit acerbe To Katanga and Back : a UN Case History de Conor O’Brien (1962), diplomate irlandais qui s’opposa à Dag Hammarskjöld et fut contraint de démissionner. Improvisant comme un musicien de jazz, le cinéaste insère des scènes appartenant au Congo actuel, des publicités pour des marques comme Tesla ou Apple, suggérant des rapports de continuité entre l’époque coloniale et les systèmes actuels d’inégalité et de prédation. Il ne craint pas d’introduire des images métaphoriques comme celle, réitérée, d’un éléphant hissé par une grue hors d’un bateau, que l’on peut interpréter tant sur le mode tragique, comme le sort de l’Afrique aux mains des colons, que comme trait d’humour et interpellation du public : Ne comprenez-vous pas ce qui se passe et qui est "gros comme une maison" ? Ces informations visuelles ou sonores bombardent incessamment le spectateur. Comme dans un film expérimental ou comme dans un combat de boxe où il aurait le dessous, il encaisse tous les coups jusqu’au K.O. final.


 


 


 

Patrice Lumumba est présenté comme une figure messianique, un leader qui rêvait d’un Congo souverain, un panafricaniste susceptible d’inspirer tout le continent noir. Et pour cette raison même, il représentait un danger pour les puissances coloniales. L’enjeu étant l’accès aux richesses minières qui ont permis la fabrication des deux bombes nucléaires destinées à mettre fin à la Seconde Guerre mondiale, la question congolaise impliquait le globe tout entier. Donc aussi la présence de l’Union soviétique en la personne d’un Nikita Khrouchtchev, gesticulant et tonitruant, comédien hors pair censé représenter - comme Fidel Castro - le camp des libérateurs, alors que les politiciens américains et belges apparaissent à l’image aussi sinistres que ternes et cruels.


 


 


 

Soundtrack to a Coup d’État parle d’art et de politique et montre le rôle joué par la musique dans les luttes d’indépendance en Afrique. On assiste dans le film à une interview que donne celui qui était alors l’ambassadeur des États-Unis en Belgique, William A. M. Burden. Et qui raconte, impavide, comment le sort de Patrice Lumumba fut réglé dans le bureau du président Eisenhower : "He was such a nuisance… He had to be dealt with". Rappelons que William Burden, banquier, grand ami des arts et en tant que tel dans le Board of Trustees du MOMA, était lui-même un agent de la CIA.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe


Soundtrack to a Coup d’État. Réal : Johan Grimonprez ; sc : J.G. & Daan Milius ; ph : Jonathan Wannyn ; mont : Rik Chaubet.

Avec Patrice Lumumba, Dag Hammarskjöld, Louis Armstrong, Nikita Khrushchev, Dizzy Gillespie,Malcolm X, Max Roach, Art Blakey, Leonid Brezhnev, Fidel Castro, Ornette Coleman, John Coltrane, Miles Davis, Dwight D. Eisenhower, Duke Ellington, Ella Fitzgerald, Eva Gabor, Gamal Abdel Nasser, Mobutu Sese Seko, Nina Simone, Paul Henri Spaak (Belgique-France-Pays-Bas, 2023, 150 mn). Documentaire.



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