par Anita Lindskog
Jeune Cinéma n°439, octobre 2025
Sélection de la Quinzaine des cinéastes au Festival de Cannes 2025
Sortie le mercredi 16 juillet 2025
C’est le plein été dans la cité phocéenne. Omar, Yasmine, celle qu’il souhaite épouser et sa bande de potes : Ismael, Tahar, Ali, Momo, âgés d’une vingtaine d’années, sont animateurs et moniteurs du centre aéré de la cité où ils résident. Ils y sont aimés et respectés. La plupart d’entre eux se connaissent depuis l’enfance. Ils ont leurs rites, leur langage, leurs habitudes, leurs petites blagues et leur vie. Soudain, le retour inattendu de Carmen, une amie d’enfance, va bouleverser tout l’équilibre du groupe. Carmen s’est prostituée à Nice et elle revient dans le quartier en affichant son souhait de tout recommencer à zéro. C’est une déflagration pour le groupe, d’autant que les garçons , victimes de leur propre discours dominateur, cataloguent systématiquement les filles entre les bonnes à marier et celles pour l’amusement. La présence dérangeante de Carmen va questionner le rôle de chacune et chacun dans son rapport au sexe, au désir, à l’amour, au sens de la vie... et à la liberté.
Les Filles Désir, premier long métrage de la réalisatrice Prïncia Car (1) a été présenté à la Quinzaine des cinéastes à Cannes, est le produit d’un travail collectif, d’un long processus d’écriture aux travers d’ateliers, de rencontres avec des jeunes des quartiers et d’amitié. Puis, Il a été tourné en un mois à Marseille, dans la cité Saint-Thys, ainsi que dans des lieux emblématiques du bord de mer tels le Vallon des Auffes, l’Escale Borely, ou encore le chantier de réparation de bateaux près du Palais du Pharo, à l’entrée du port. Cette proximité chaleureuse et prégnante de la ville au sein de laquelle la bande évolue passant de ses lieux de vie à ses lieux de prédilection, constitue le véritable terreau d’apprentissage de la vie. Marseille offre une sorte d’état d’être, de disposition permanente à l’accomplissement pour ces jeunes en quête d’expériences, de sens et de réalisation. Les jeunes acteurs habitent avec un naturel éblouissant de longues séquences tournées à deux caméras, où fusent en permanence la spontanéité et la créativité du groupe montré à l’écran, nourri par la connaissance et le jeu du collectif à l’initiative du film. L’inventivité langagière, les clins d’œil empruntés à différents registres, les échanges vifs et imagés font des dialogues, une des réussites du film.
Au cœur de la narration, de ce quotidien scruté par la caméra au travers d’interrogations sur les rêves, les désirs mais aussi les jugements et l’oppression, c’est la domination masculine et le sexisme qui règnent. Le personnage de Carmen est directement inspiré de Georges Bizet, et sa liberté vient véritablement percuter les jeunes hommes sur leur rapport rapport aux femmes et à la sexualité. Elle va bousculer leur système de valeurs. Omar, la figure paternaliste du groupe, celui qui veut faire le bien, qui affiche des valeurs morales et tire les autres vers le haut, se retrouve totalement déstabilisé et perdu, tiraillé entre ses désirs amoureux et sexuels. Son cri dans la nuit, au cours de cette belle scène à la fête foraine au bord de l’eau, retentit comme la perte de tous ses repères, car lui aussi véhicule la culture masculine, celle où l’homme domine avec sa force, son besoin de posséder et celui d’être respecté.
Le rapprochement entre Carmen et Yasmine s’opère, dans une sororité de destins, tout en refusant l’enfermement, les préjugées et les places respectives que leur a assigné le groupe. "On a des rêves dépassés", disent-elles en riant, à propos du mariage et de la religion. Annoncée par des scènes d’amusements et de joie pure ponctuées de notes de piano, la fin du récit en forme d’échappée poétique, au travers des rues de Marseille, ouvre une voie vers l’émancipation féminine. Et c’est sur la chanson de Vendredi Sur Mer (2) qui a inspiré le titre du film que résonne ce champ des possibles en direction du Sud
Anita Lindskog
Jeune Cinéma n°439, octobre 2025
1. C’est le premier long métrage de Prïncia Car, après trois courts métrages Je suis à vous en coréalisation avec Matthieu Ponchel (2018), Barcelona (2019) et Black Blanc Beur en coréalisation avec Matthieu Ponchel (2020) qui a reçu le prix de la mise en scène au Nikon Film Festival de 2020 et avait été sélectionné au Melrose Film Festival de Floride ou encore au Barcelona Indie Filmmakers Festival.
En 2018, Prïncia Car a crée une école alternative de cinéma à Marseille. Depuis, elle enseigne au sein de plusieurs ateliers et cours du soir dans les quartiers Nord de Marseille afin de faire entrer le cinéma, et l’art en général, dans le quotidien de jeunes
2. Charline Mignot, également dite "Vendredi sur Mer," est une chanteuse et photographe suisse, née le 20 avril 1995 à Genève.
Les Filles Désir. Réal : Prïncia Car ; sc : P.C. & Léna Mardi ; ph : Raphaël Vandenbussche ; mont : Flora Volpelière ; mu : Damien Bonnel & Kahina Ouali ; déc : Lili-Jeanne Benente. Int : Housam Mohamed, Leïa Haïchour, Lou Anna Hamon, Kader Benchoudar, Mortadha Hasni, Achraf Jamai, Nawed Selassie Said (France, 2025, 93 mn).