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Force de frappe (1976)
de Peter Watkins
publié le dimanche 4 novembre 2018

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°110, avril-mai 1978

Sélection de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 1977

Sortie le mercredi 8 mars 1978


 


Comme la plupart des films de Peter Watkins, Force de frappe part d’une situation fictive. Ici, les ouvriers d’un chantier naval danois refusent de participer à la construction de sous-marins nucléaires destinés à la France. Ils appellent les ouvriers du pays à se joindre à eux et une situation de grève quasi générale s’installe. Comme tout cela se passe en social-démocratie bien installée au pouvoir, avec des dirigeants syndicaux liés à ce pouvoir, on imagine que cette situation de départ nous conduit très vite dans une réalité tout à fait concrète. Peter Watkins ne s’en tient pas à ce seul élément. Pendant la grève, les ministres de la Défense européens se réunissent à Copenhague pour étudier les possibilités d’intégrer les différentes politiques dans un système de défense lié à l’OTAN. Enfin pour compléter le tableau de cette crise, un groupe politique enlève le ministre danois des Affaires étrangères.


 


 


 

Ainsi, à travers ces éléments étroitement mêlés, Peter Watkins dépasse le cadre du Danemark pour montrer l’évolution qui se fait jour en Europe occidentale. Sur bien des points, il a anticipé sur des choses qui se sont passées depuis 1976 ou qui se sont précisées. L’exemple allemand, le dispositif policier mis en place à Malville ou après l’enlèvement du baron Empain sont là pour en témoigner. À d’autres niveaux aussi, Peter Watkins analyse fort justement la montée des périls, sans avoir à forcer la réalité. Il puise dans ce que nous connaissons déjà et le prolonge dans ce qui peut devenir notre futur à brève échéance. On ne peut plus parler ici de politique-fiction comme certains l’avaient fait au vu de Punishment Park (1), avec, en particulier, l’utilisation presque symbolique de la course au drapeau américain. Dans Force de frappe, le pas qui sépare fiction et réalité est extrêmement ténu. Si son film revêt cet aspect de vérité, c’est avant tout qu’il exprime un faisceau de voix qui sont celles que l’on entend aujourd’hui.


 


 


 

D’un côté, on a la voix des ouvriers qui, à travers leur lutte, mettent à jour leurs conditions de vie et de travail, qui affirment leur autonomie face au pouvoir syndical et politique et qui, enfin, élaborent leurs formes de lutte à eux, allant jusqu’à l’affrontement violent. Dans ce discours, il y a aussi la présence de la femme avec l’ouvrière qui ponctue le film et en donne la conclusion, en affirmant que cette lutte est aussi le combat pour un monde différent pour ses enfants. Peter Watkins présente aussi en parallèle ceux qui contestent le système en enlevant le ministre. S’il ne montre jamais leur visage, leur voix prolonge celle des ouvriers. En ce sens, Force de frappe paraît intéressant dans la mesure où il ne privilégie pas les uns par rapport aux autres. Pour le cinéaste, ces voix sont complémentaires et expriment le refus d’un pouvoir qui pénètre de plus en plus nos vies, sournoisement ou de façon agressive.


 


 


 

Quant à la voix du pouvoir, si elle s’exprime avec des accents différents, elle ne fait que répéter son refus d’entendre les voix qui viennent d’en bas. Si les représentants de la droite utilisent le langage qu’on leur connaît (avec en plus la virulence due à la crise), la social-démocratie est présentée de façon très lucide. Derrière des mots différents, elle agit en tant que force de pouvoir menacée par ceux-là mêmes qu’elle voudrait représenter. Mais, en fin de compte, ces discours cèdent le pas pour laisser la place au silence de l’ordre policier. Enfin le rôle des médias vient compléter ce tableau du pouvoir. C’est un thème qui revient souvent chez Peter Watkins. Les reporters de télévision de Punishment Park intervenaient devant les agissements de la police). Ici, l’analyse va plus loin et elle s’exprime par un personnage qui tient un rôle à part entière : le journaliste qui essaye de faire une information différente et de ne plus être la voix du pouvoir.


 


 


 

Bien évidemment, la voix de Peter Watkins est une composante importante du film. Par le montage, par la façon dont il organise un matériau complexe, il nous pousse à une réflexion qui refuse la facilité. Force de frappe est un film à la fois proche de la réalité qu’il présente et difficile par sa richesse, en particulier au niveau de tout ce qui est dit. C’est peut-être le film le moins spectaculaire de Peter Watkins. Le ressort dramatique y est réduit à l’extrême, à savoir la situation de départ. Et d’autre part, le film n’a pas de fin à proprement parler. Les voix se font entendre au-delà du générique pour se poursuivre en nous. Ce film ne plaira peut-être pas à tout le monde à gauche en France, dans la mesure où il pose des questions dérangeantes, non seulement en ce qui concerne les problèmes de défense et d’armement nucléaire, mais aussi et surtout sur le plan politique.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°110, avril-mai 1978

* Cf. aussi "Entretien avec Peter Watkins", Jeune Cinéma n°110, avril-mai 1978.

1. "Punishment Park", Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007.

* En entier sur Internet.


Force de frappe (Aftenlandet), aka Evening Land. Réal : Peter Watkins, ; sc : P.W., Poul Martinsen, Carsten Clante et les acteurs ; ph : Joan Churchill & Fritz Schroeder ; mont : P.W. & Jeff McBride ; mu : Anders Koppel ; déc : Poul Christiansen ; cost : Gunnel Nilsson, Mariann Preisler & Birthe Qualmann. Int : Bent Andersen, Kai Schøning Andersen, Mogens Andersen, Oluf Andersen, Patricia Bay Andersen, Steen Andersen, Peter O. Back, Niels Baden, Carsten Baess, Steen Andersen (Danemark, 1976, 109 mn).



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