par Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007
Sélection En compétition du Festival international du film d’Atlanta 1971
Sortie le mercredi 4 juillet 2007
Shellac va distribuer à nouveau trois films importants de Peter Watkins, en commençant par Punishment Park (1971) le 4 juillet 2007, puis La Commune (Paris, 1871) (2000) le 7 novembre 2007 et enfin Le Libre Penseur (1994) en version de 4h30 en janvier 2008. Jeune Cinéma a souvent rendu compte de ce cinéma indispensable et révolté, et si nous revenons sur Punishment Park, c’est pour annoncer la suite de cette programmation à ne pas rater. Réalisé en 1970 au moment de la guerre du Vietnam, ce film atypique soulève d’abord une grande question cinématographique qui est souvent au cœur de la critique : la jonction entre le réel et l’imaginaire.
Tout au long de ce film, interprété par des acteurs non-professionnels jouant leurs propres rôles, nous sommes confrontés au problème du réel. Ce "Punishment Park" a-t-il vraiment existé ? Comment le champion mondial de la démocratie pourrait-il avoir inventé un tel piège machiavélique, puisque les militants anti-guerre ont le choix entre un emprisonnement sévère, et trois jours à Punishment Park sans savoir vraiment qu’il s’agit d’une sorte de traque dans la zone désertique du sud de la Californie, non loin des tentes où siège le tribunal civil chargé d’instruire le procès de groupes d’opposants à la guerre constitués surtout de militants blacks ou latinos, d’étudiants chevelus et de pacifistes, notamment des jeunes femmes.
Comme à la foire, dans un stand de tir, les condamnés ont trois jours sans vivres et sans eau, pour atteindre sous un soleil de plomb un drapeau américain planté dans les montagnes à 80 km de là. La métaphore est trop saisissante pour qu’on se perde à l’expliquer : la nationalité américaine doit se mériter et les opposants à Richard Nixon doivent le comprendre, le vivre dans leurs corps, au risque de se faire descendre comme des lapins par des policiers insensibles.
On demandait en 1997 à Peter Watkins, alors en visite aux Rencontres de Manosque, si son film avait vieilli. Il répondait oui, tout en précisant que cette réponse n’était pas tout à fait exacte : on retrouve dans la situation de 1970 et dans celle de 1990, "le même contexte social répressif". Depuis, il ne faut pas oublier que la guerre en Irak a réveillé la contestation et que George Bush Jr se retrouve maintenant dans la même forme d’isolement, utilisant les mêmes moyens répressifs que son illustre et paranoïaque prédécesseur.
Pas étonnant que le film ait été interdit de diffusion télévisuelle aux États-Unis et qu’il n’ait tenu l’affiche que quatre jours à New York. Quel Américain pourrait supporter de se voir ainsi dépeint dans ces images entre réel et cinéma qui font toute la force de ce film ? Même Michael Moore, pourtant palmé cannois, n’est pas allé aussi loin dans la dénonciation avec Fahrenheit 9/11 (2004) (1), sans doute parce que, contrairement à Peter Watkins, Anglais d’origine et homme de théâtre, il n’a pas pu se passer des médias pour exister.
En fait, ce que Punishment Park dénonce, et bien avant Guantanamo et toutes les exactions commises au nom de la démocratie, c’est le rôle des médias. Peter Watkins le souligne très bien dans l’entretien accordé à Manosque : "Le déni de la parole publique dans les médias est une des tragédies politiques et culturelles de ce siècle. Ce n’est pas un hasard si un des thèmes majeurs de Punishment Park est l’ambivalence des médias qui tentent de couvrir les événements du Park avec leur coutumière ’objectivité’." Les médias parlent aux médias en fait, et ils se font trop facilement les suppôts du pouvoir quel qu’il soit, et c’est un danger réel pour la démocratie et sa représentation. Cette approche pourrait d’ailleurs être complétée par lecture du dossier du numéro 20 de la revue de l’INA, MédiaMorphoses, au titre évocateur de "Médias en miroir". La trilogie de films proposée est une trilogie de films politiques : la guerre du Vietnam, la Commune de Paris et la libre-pensée selon August Strindberg. Espérons que cette initiative sera suivie d’effets et nous permettra de redécouvrir d’autres films indispensables de Peter Watkins, comme La Bombe (1966) ou Les Gladiateurs (1969), et le sublime Edvard Munch (1973) (2).
Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007
1. "Fahrenheit 9/11", Jeune Cinéma n°290, juillet 2004.
2. "Edvard Munch, la danse de la vie" Jeune Cinéma n°100, février 1977.
Punishment Park. Réal, sc : Peter Watkins ; ph : Joan Churchill & Peter Smokler ; mont : P.W. & Terry Hodel ; déc : David Hancock ; mu : Paul Motian. Int : Carmen Argenziano, Scott Turner, Katherine Quittner, Stan Armstead, Mark Keats, Sigmund Rich, George Gregory (USA, 1971, 88 mn).