par Stefan Crozet
Jeune Cinéma n°17, septembre 1966
Sélection officielle de la Mostra de Venise 1966
Prix spécial
Oscars 1967 du Meilleur Documentaire
Sortie le lundi 1er novembre 1965
Après la projection de The War Game à Venise, une centaine de critiques (dont nous sommes) se sont engagés à contribuer au maximum à la connaissance d’un film qui fut par ailleurs un des événements du festival. Nous croyons remplir cet engagement en publiant l’étude ci-dessus qui nous a été adressée de Londres par notre collaborateur Stefan Crozet.
Jeune Cinéma
La bombe nucléaire a été mise à un si grand nombre de sauces, le thème des guerres futures a été à tel point exploité, dans tous les modes et sur tous les tons, parfois sous le couvert de ces bonnes intentions dont l’enfer est pavé, qu’on en est insensiblement arrivé à ne voir dans l’engin en question qu’un accessoire en carton-pâte que se doit de posséder tout studio qui se respecte, de ne considérer dans la perspective d’un conflit qu’un de ces thèmes ressassés, marqués au coin d’une vérité truquée, et qui ont le grand mérite de "faire" moderne, d’évoquer "les grands problèmes de notre temps", tout en ne gênant personne. L’accessoire était en train de nous faire oublier la bombe, la vraie. Celle dont The War Game nous rappelle brutalement l’existence.
Le film a été réalisé en 1965 par Peter Watkins pour la BBC, laquelle a décidé de ne pas télédiffuser le film - d’où une vive controverse dans la presse britannique. Le National Film Theatre de Londres a présenté ce film pendant quinze jours, à raison de quatre à sept séances par jour. Il a été ensuite mis au programme de deux cinémas de Londres.
Le sujet : après une extension de la guerre au Vietnam, puis d’un affrontement Est-Ouest à Berlin, les USA décident de mettre des engins nucléaires tactiques à la disposition des forces de l’OTAN. À la suite de quoi, l’URSS, pour prévenir une possible attaque occidentale, lance des missiles balistiques sur un certain nombre d’objectifs militaires d’Europe occidentale, notamment sur des aérodromes britanniques.
Les premières séquences ont trait à l’évacuation d’une partie de la population britannique. Mais, plusieurs missiles ayant manqué leur objectif, tombent dans le Kent, une des régions sur lesquelles ont été dirigés les évacués. Nous voyons les effets terribles des explosions. Les victimes sont divisées en trois catégories, la dernière comprenant celles qui sont condamnées, et que, faute de médecins, on est obligé de laisser mourir sans soins, ou encore d’abattre pour mettre fin à leurs souffrances. Il y a aussi l’identification et l’incinération des morts. Puis la situation quelque temps après l’attaque : pénurie de vivres et d’eau, pillage, accrochage entre la police et la population, etc.
Il s’agit essentiellement d’un documentaire. Documentaire fictif, mais qui risque de devenir réel un de ces jours. Et on pense, à ce propos, au remarquable et terrifiant documentaire (bien réel, celui-là, malheureusement) que la BBC diffusa sur les massacres du Congo. Le style est celui d’une bande d’actualités, accompagné d’un commentaire lu d’une voix neutre. Ce reportage, qui constitue la majeure partie du film, alterne avec des interviewes du type "cinéma vérité" ainsi qu’avec des déclarations de personnalités officielles, de dignitaires des Églises catholiques et anglicanes, d’un stratège américain, ainsi qu’avec des documents puisés à des sources officielles.
Pour les scènes du "reportage", on a fait exclusivement appel à des acteurs bénévoles, non professionnels. Scènes d’une vérité crue, et dans lesquelles - point qui parait essentiel - on nous met devant les yeux toute l’horreur de la guerre nucléaire, sans jamais s’en repaître. On nous montre non seulement le massacre, non seulement les effets physiologiques des explosions, mais aussi le choc psychique que subissent les survivants. Certains réduits à l’état de véritables épaves, d’autres névrosés à vie. On pense notamment à ces gens, devenus complètement apathiques, abouliques, vivant dans une crasse sordide qu’en des images étonnamment fortes la caméra détaille.
On pense surtout - et c’est le moment le plus poignant de tout le film - à cette interview d’un groupe d’enfants, quelque temps après l’attaque. Ce sont de jolis petits garçons, qui n’ont apparemment pas souffert de brûlures, des petits garçons comme on en rencontre tous les jours dans la rue - ce qui rend la chose plus terrifiante encore. On leur demande s’ils veulent continuer à vivre. Non, répondent-ils. Ce qu’ils attendent de la vie : rien. Et on se rappelle alors l’assurance, la confiance splendide, rayonnante pourrait-on dire, avec laquelle la plupart des personnes interviewées au début du film avaient affirmé que non, vraiment non, il n’y aurait pas de guerre nucléaire. Bien sûr !
Il y a aussi les déclarations de personnalités officielles qui ponctuent le récit. Déclarations de dignitaires catholiques qui, au Concile du Vatican, concèdent que, dans certains cas, mon Dieu, une guerre nucléaire "propre"..., ou encore d’un évêque anglican, qui estime que "ma foi, dans le cas d’une guerre juste"... Il y a le rappel de certains faits, notamment de l’ignorance dans laquelle le public est tenu en ce qui concerne les implications de la défense nucléaire. On ajoutera que le contraste entre la réalité et l’opium de ces déclarations eût été plus brutal encore si elles s’étaient superposées au "reportage", aux cris des blessés, à la frayeur des réfugiés, au lieu que - l’action s’interrompant quelques secondes - toutes ces bonnes paroles apparaissent sur un écran nu.
Autre réserve : On aurait pu fort aisément se passer de certains épisodes de la fin du film, notamment de l’exécution d’hommes coupables de pillage - épisodes qui apportent un élément légèrement mélodramatique à un film qui ne l’est nullement par ailleurs. En ce qui concerne les sources du film, elles sont souvent indiquées de manière très nette. Certains épisodes sont, on nous le dit, fondés sur ce qui s’est produit, pendant la dernière guerre, dans telle ou telle ville allemande ou au Japon. Toutefois, il est permis de regretter parfois un manque de précision. Dire "le général Untel a déclaré" ou "le cardinal ou Mgr Untel", aurait plus de poids que de recourir à des formules comme "un stratège américain", "un dignitaire de l’Église romaine", "un évêque anglican", etc.
Il semble aussi que dans la délimitation entre les faits - une bombe de x mégatonnes aurait tels effets dans un rayon de x kilomètres - le probable et le possible ne soient pas suffisamment distingués. Et, en cela, The War Game prête le flanc à ceux qui, répugnant à admettre la vérité, n’ont pas manqué, à l’aide de sophismes plus ou moins ingénieux, et parfois avec une flagrante mauvaise foi, d’exploiter ces imprécisions pour rejeter le fond même du film.
"Je ne crois pas que nombreux seront les spectateurs que troublera The War Game", écrivait un critique, dont l’article montre précisément par sa violence à quel point son auteur a été troublé par le film. Réaction typique. Il n’y a pas si longtemps, le même critique, jouant les blasés, déclarait, à propos d’un film sur l’homosexualité, que c’était devenu maintenant un thème rebattu, "presque rasoir". Autrement dit, si nous traduisons en clair ce message chiffré : voilà un sujet qui nous dérange et qui remet en question nos petits cadres rassurants. Et, certes, The War Game nous dérange tous, dans la mesure où nous trouverions plus commode de penser qu’il n’y aura pas, qu’il ne peut y avoir de guerre nucléaire, et de nous en remettre à la sagesse infaillible de "l’autorit" - ce père pour adulte.
Certes, ce film remet désagréablement en question les "idées reçues". De même que, dans un tout autre domaine, les films de Ingmar Bergman troublent le spectateur et provoquent des réactions violentes de la part de ceux qui n’aiment pas trop qu’on ébranle le château de cartes de leur "psychologie" de tout repos. Il s’agit de savoir si l’on veut, si l’on ose regarder en face dans le premier cas la réalité extérieure, dans le second la réalité intérieure, plus pénible encore à admettre. Aussi est-il réconfortant de constater l’intérêt que The War Game a suscité en Angleterre. De constater la réaction du public qui, séance après séance, a empli la salle du National Film Theatre. Voilà qui nous change un peu des comédies musicales de Hollywood et des films inoffensifs de la Nouvelle vague.
Stefan Crozet
Jeune Cinéma n°17, septembre 1966
La Bombe (The War Game). Réal, sc : Peter Watkins ; ph : Peter Bartlett et Peter Suschitzky ; mont : Michael Bradsell ; cost : Vanessa Clarke. Int : Michael Aspel, Peter Graham, Kathy Staff, Peter Watkins (Grande-Bretagne, 1965, 48 mn).