par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection du festival Cinéma du Réel 2025
Sortie le mercredi 5 novembre 2025
Dans l’exposition Chris Marker de la Cinémathèque française, en 2018, Jean-Henri Cabrera, le cousin de la réalisatrice Dominique Cabrera, se reconnut dans une des photographies de La Jetée (1962). Enfant, il fut, à son insu, un des figurants du court métrage. Cela intrigua la cinéaste. Lorsqu’elle présenta son film, en 2025, au Festival du Réel, elle eut ces mots : "J’ai été happée par cette vision et par les chemins qu’elle ouvrait dans l’histoire de notre famille : c’est à Orly que nous étions arrivés d’Algérie en 1962". Pour elle-même, l’aéroport fut le lieu de la scène primitive où elle atterrit, à 5 ans, en provenance d’un pays qui n’était plus le sien.
Deux interrogations l’ont guidée. Par quelle coïncidence l’auteur du film se trouvait-il à Orly ce jour-là ? Par quel hasard a-t-il immortalisé son cousin ? Sans La Jetée, Le Cinquième Plan n’aurait pas existé. Son film entrelace les fils narratifs entre l’histoire personnelle et la grande Histoire, la fin de la guerre d’Algérie. Il confronte les représentations post-apocalyptiques de La Jetée, film conçu comme un roman-photo, et le passé d’une famille pied-noir, fixé précisément par l’appareil photographique.
Les photos, c’est, chez les Cabrera, une "histoire de famille". On en prend soin, on les classe dans de beaux albums (1). L’oncle photographe faisait des photos d’identité que sa femme développait le soir. Le cousin reprit le métier, utilisant un Pentax, comme Chris Marker. On a l’œil dans la famille et tout le monde a reconnu Jean-Henri, pourtant de dos, à ses oreilles décollées, en compagnie de ses parents. Que font ils ? Sont-ils là en touristes, un dimanche, comme dans la chanson de Gilbert Bécaud ? Fascinés par les avions ? Attendent-ils des proches ? À travers La Jetée, Dominique Cabrera tente, selon ses propres termes, une démarche chamanique consistant à "mettre ses pas dans ceux de Chris Marker". Pour ce faire, elle travaille sur la table de montage du cinéaste, dénichée dans un atelier associatif de Montreuil où seul l’argentique a droit de cité. Elle emprunte 2084 (1984), un court métrage commandé par la CFDT à Chris Marker à l’occasion du centième anniversaire de la législation des syndicats (2). Elle qui ne s’est jamais risquée à la science-fiction, s’essaie à la "Time Machine".
Roland Barthes, dans La Chambre claire (1980) distingue dans le regard posé sur la photo, le studium et le punctum, "ce qui point". Ce qui est poignant. Pour les familiers de la cinéaste, les photos délient les langues et ravivent les souvenirs. Leur expérience est douloureuse, certes, mais ils la décantent par la parole, sur le mode du : "Te souviens-tu ?". Dans cette polyphonie des voix, on reconstitue le village. On redécouvre d’autres coïncidences : le protagoniste de La Jetée étant aussi une connaissance, Davos Bou-Hanich, né à Saint-Denis-du-Sig, en Algérie, qui modifia son nom en Davos Hanich pour ne pas être reconnu comme juif.
De façon réitérée, Dominique Cabrera procède sur le mode musical, insérant des fragments de La Jetée, comme si elle ne se lassait pas d’écouter un disque en boucle. Selon une trame savante, elle introduit également un à un des extraits du documentaire de Chris Marker & Pierre Lhomme, Le Joli Mai (1963), retour brutal à la réalité du conflit en métropole. "On a frôlé la guerre civile" entend-on dans son film. Elle choisit les images de la manifestation particulièrement sanglante de Charonne, puis celles du cortège réunissant cinq cents mille personnes qui suivit. Boulevard Diderot, on distingue la silhouette de Chris Marker, caméra au poing. Les coïncidences, les ressemblances, les mises au jour induisent un effet de vertige.
La quête de Dominique Cabrera prend un aspect de thriller. Qui était, comme dans un roman policier, Chris Marker, homme insaisissable, mystérieux ? Elle interroge les connaissances féminines du cinéaste, en faisant dialoguer les images et les époques. Elle laisse s’exprimer Florence Delay, la Jeanne d’Arc de Robert Bresson (1962) ainsi que Simone Genevoix, protagoniste de la version de Marco de Gastyne (1929) (3 ). Elle donne la parole à la danseuse Maïté Fossen, ainsi qu’à la comédienne Catherine Belkhodja, flamboyante muse de l’auteur de La Jetée, qui voit en lui l’homme "à l’appareil de photo chevillé à l’œil".
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
1. Cf. son court métrage Ranger les photos (2009).
2. La date de sortie du court métrage coïncide aussi avec le titre du récit de George Orwell, Nineteen Eighty-Four (1949).
3. Le titre du film de Robert Bresson est Le Procès de Jeanne d’Arc, celui de Marco de Gastyne, La Vie merveilleuse de Jeanne d’Arc. Ce dernier fut éclipsé par La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer (1928).
Le Cinquième Plan de "La Jetée". Réal : Dominique Cabrera ; sc : D.C., Edmée Doroszlaï ; ph : Karine Aulnette ; mont : Sophie Brunet, Dominique Barbier ; mu : Béatrice Thiriet (France, 2024, 104 mn). Documentaire.