par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection En compétition du Festival du film d’horreur de Brooklyn 2024
Prix du Meilleur Réalisateur
Sortie le mercredi 5 novembre 2025
Après le succès de The Substance de Coralie Fargeat (2024) (1), la critique nord-américaine a tôt fait de qualifier de sous-genre Grafted (Greffé), le premier long métrage de Sasha Rainbow. Certes, la jeune réalisatrice néo-zélandaise investit elle aussi le domaine dit du body horror, mais elle poursuit également une réflexion amorcée dans ses courts métrages documentaires, Kamali (2018) et Koffi and Larty (2018), deux chroniques de la misère ordinaire dans des cultures très différentes de la sienne, l’une située dans le continent indien, l’autre au Ghana. Le thème de l’immigration est central dans Grafted. Une des coscénaristes, Hweiling Ow, a mis une part de son expérience d’étrangère dans le récit.
La protagoniste est une jeune Chinoise, Wei (impressionnante Joyena Sun, dans un rôle complexe). Son père, un chercheur génial, spécialiste des greffes de peau, s’est suicidé sous ses yeux lorsqu’elle était enfant. Post-adolescente, bien décidée à marcher dans les traces paternelles, elle obtient une bourse en Nouvelle Zélande.
À l’aéroport, elle est accueillie par sa tante. Elle doit loger chez elle. Le film décrit la réalité d’une classe moyenne prospère et américanisée. Les jeunes dominent le cadre familial et celui du collège. C’est un monde sans père ni mère, et la tante est fort peu présente. Créatrice d’une entreprise de cosmétiques, elle sillonne le pays, vendant l’espoir d’une jeunesse éternelle. On fait connaissance avec un professeur que ses élèves appellent Paul (Jared Turner), trop dandy pour représenter une image paternelle, homme dénué de principes qui accorde leurs examens aux étudiantes contre des faveurs sexuelles. Il sait détecter l’intelligence de Wei et comprend immédiatement le profit qu’il pourrait tirer des recherches du scientifique chinois disparu.
Reste la cousine Angie, qui a son âge. Intraitable, elle établit une distinction tranchée entre "ceux qui sont nés ici et ceux qui sont arrivés après". On n’aime pas les étrangers, à commencer par le chihuahua de la maison qui ne cesse de japper dès que Wei apparaît. Les deux amies de la cousine, Jasmine et Ève, sont loin de faire bon accueil à la nouvelle venue. Elles se moquent d’elle, fuient sa compagnie et refusent, dégoûtées, le repas auquel elles sont conviées. L’exaspération montant, Angie détruit l’autel des ancêtres que la jeune fille a élevé dans sa chambre : "Je ne supporte ni tes parfums d’encens, ni tes odeurs de viande pourrie".
Angie, qui ne parle pas chinois, déteste sa propre part asiatique. Gauche, parce qu’elle n’est pas "chez elle", Wei se sent insécurisée par une marque de naissance sur la joue qu’elle prend pour une malédiction héréditaire. Rêvant d’être acceptée, elle semble prête à calquer son comportement sur celui de son entourage. Angie, Jasmine et Ève, la poupée Barbie du lot, s’en rendent bien compte. Avec un malin plaisir, elles touchent le point sensible, accentuant ou minimisant la gravité de son kyste cutané. Soit elles la traitent de monstre, soit elles la sermonnent et la prient de "s’arranger" : "Ce qui est horrible en toi, lui dit Eve, c’est l’écharpe". Et de jeter l’écharpe par terre, révélant au grand jour son anomalie.
La tache de vin qui mange la joue d’un des protagonistes dans le film de Xavier Dolan Matthias et Maxime (2019) traduit son ambiguïté et le rend désirable. Chez Sasha Rainbow, ce motif est prétexte à harcèlement et à un léger sadisme, dans un film qui relève, dans un premier temps, du "coming of age movie". Le sujet plus profond de Grafted est la greffe qui ne prend pas. Réalisatrice et scénaristes croisent le thème social et le thème histologique. La mise à l’écart de Wei est traitée de manière chirurgicale. Tout comme ses tentatives d’inclusion, elle est menée de pair avec le phénomène du rejet du greffon lorsqu’il prélevé sur un corps étranger.
Sasha Rainbow sait qu’elle s’attaque à un sujet de fascination littéraire et scientifique : "Il y a dans l’obsession de la beauté et du désir de changer les corps un côté Frankenstein passionnant à explorer". (2) La réalisatrice se réclame de l’imaginaire d’une Mary Shelley et du courant du "merveilleux scientifique" cher au 19e siècle (3). Le personnage du médecin fou, obsédé par la vivisection, apparaît avec L’Île du Docteur Moreau de H.G. Wells (1896). Une mine d’or dont s’empare le Septième art, de la cinématographie expressionniste allemande au classique de Georges Franju, Les Yeux sans visage (1960). (4)
Dans Grafted, la figure humaine fonde l’identité, non la silhouette ou la voix. Le film délaisse le terrain du réalisme pour rejoindre le fantastique. Wei veut un autre visage. Sacrifiant des "donneuses" qui n’en sont pas, elle se métamorphose en chirurgien et sujet greffé. Le trio en fait les frais. La partie gore commence. Une fois ses victimes assommées, elle incise au scalpel tour à tour les minois d’Angie, de Jasmine et d’Ève. Elle poursuit sa tâche au bistouri. Puis retire cette seconde peau qu’elle applique sur son propre visage. Avec ce faux moi, ce double, on la confond avec celles-ci. Mais son appartenance demeure illusoire. D’autant que le rejet du greffon intervient irrémédiablement. Le visage opéré ne se désagrège pas progressivement, comme chez Georges Franju (4). Il se détache de façon abrupte, tel un masque, mettant à nu les chairs vives. Le sang gicle. Le boy-friend d’Angie qui s’apprêtait à l’embrasser, bondit d’effroi et se tue en tombant de la falaise. Les effets spéciaux, répétés, sont d’autant plus horrifiques que le film est en couleurs. Georges Franju disait : "Si mon premier film, Le Sang des bêtes, avait été en couleurs, il aurait été répugnant" (5).
Grafted est une fable. Les tortures que Wei inflige traduisent les souffrances morales subies par l’immigrante. On ne frissonne pas vraiment devant les épisodes granguignolesques, teintés d’humour noir. Le sort le plus rude est réservé à Paul qui s’est approprié les recherches du savant chinois. Négligeant de chloroformer son ancien enseignant, elle use d’une imposante chignole, sourde à ses hurlements.
Nicole Gabriel
Jeune Cinéma en ligne directe
1. "The Substance", Jeune Cinéma n°430, été 2024.
2. Interview à Variety, 15 mai 2023.
3. On utilise le terme de "merveilleux scientifique", comme pour Jules Verne, celui de science-fiction étant plus tardif. Dans les textes mentionnés, auxquels on pourrait ajouter L’Ève future de Villiers de l’Isle-Adam (1886), il s’agit de construire des corps, non de les réparer. Le motif de la greffe intervient après la Grande Guerre, avec Les Mains d’Orlac (1920), un récit de Maurice Renard adapté en 1924 par Robert Wiene, dont l’interprète principal est Conrad Veidt. Puis au États-Unis : Mad Love de Karl Freund (1935) avec Peter Lorre. En France, existe une version sous le titre original de Edmond T. Gréville (1960).
4. Cf. Frankenstein de Thomas Edison (1910), L’Île d’épouvante de Joe Hamman (1913), L’Île des disparus de Urban Gad (1921). Puis sous le titre original, un film de Erle C. Kenton avec Charles Laughton (1932).
5. Édith Scob (1937-2019) devait déclarer : "La scène-clé du rejet de la greffe sur le visage de Christiane, stupéfiante par son étrangeté naturaliste, a été compliquée à tourner, très longue. Mais le résultat est extraordinaire… On dirait presque un film scientifique".
Grafted. Réal : Sasha Rainbow ; sc : S.R., Miua Maramara, Lee Murray & Hweiling Ow ; ph : Tammy Williams ; mont : Fauze Hassen ; mu : Lachlan Anderson. Int : Joyena Sun, Jess Hong, Eden Hart, Sepi To’a, Jared Turner (Nouvelle-Zélande, 2024, 96 mn).