par Henry Welsh
Jeune Cinéma n°152, juin 1983
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1983
Sorties les mercredis 25 mai 1983 et 5 novembre 2025
Ce qui fend le film de Patrice Chéreau est plus une trahison qu’une blessure. Car le combat ne se réduit pas à un engagement précis entre deux êtres. L’histoire de la relation "accidentelle" ou fortuite entre Henri et Jean ne lie à la mort que le dénouement, le reste est un bourgeon de vie : les rencontres, les fuites, bref, tout ce qui marque un parcours à travers la géographie un peu compliquée et secrète d’une ville la nuit. Plantée comme un décor qui instruit la démarche et le tâtonnement d’Henri, la carte nocturne de la ville révèle la circulation de passions éphémères. Grâce à quoi on peut découvrir certaines oasis, comme ce parking aux voitures ondulantes, lieu de rencontre des couples dits normaux. Pour Patrice Chéreau, on l’aura compris, c’est la notion même de couple qui semble inouïe.
Donc l’attirance, l’attraction motive le choc et la répétition. Henri se heurte à Jean comme un papillon à l’ampoule. Mais la lumière de Jean n’est que le reflet du scintillement des néons. Ce que ne peut comprendre Henri, pas tout de suite. Sa famille est un marécage où il s’embourbe depuis trop de temps, ni hostile ni complaisante, elle est le terrain mou sur lequel aucun édifice ne tient. Son âge est celui d’une adolescence exigeante et perdue dans des départs factices du 31 juillet, n’importe lequel. Il avait un ami qu’il a perdu de vue. La rencontre avec Jean le transforme et le révèle à lui-même tout à la fois. C’est par l’intermédiaire d’un homme d’une cinquantaine d’années que le contact s’établira et se renouvellera : un médecin autrefois marié et lui-même très lié à Jean. Henri s’offre totalement à sa passion et, confiant en la parole de Jean, se prostitue pour deux cents francs. Comme il le lui avait promis, Jean ne viendra pas "sauver" Henri dans la chambre d’hôtel d’où il s’enfuira. C’est une première trahison.
Pendant un petit "casse", Jean subtilise la carte d’identité d’Henri et la laisse sur place. C’est une deuxième trahison. Chez le médecin, Jean ne fera que semblant d’aimer Henri. C’est une troisième trahison. Toujours, cependant, la disponibilité généreuse d’Henri le conduira à nouveau vers Jean. Une seule chose est changée : il a revêtu les vêtements de Jean et cela dès leur première rencontre. Il tente l’imitation plus que la séduction. Il faut qu’il aille jusqu’au bout d’un itinéraire périlleux qui doit abolir l’écart entre eux deux.
Ce don absolu attire et terrorise Jean qui s’applique à élever des barrières, des obstacles et qui prend la fuite. Cette identification implique la trahison du double, pas de l’autre. Jean n’est pas une personne au sens où il existerait à côté d’Henri. Il est l’objet entier de la passion d’Henri. Il est d’une certaine façon le devenir d’Henri. C’est pourquoi sa mort est le prix de la proximité des deux, proximité définitive et physique. Là, l’ordre s’inverse : c’est Jean qui s’offre à Henri. Le sommeil profond et artificiel dans lequel il s’est abandonné permet à Henri de le tuer pour n’avoir pas su ou pas pu l’aimer complètement.
Posé en ces termes, le scénario de L’Homme blessé met en œuvre des personnes et des situations fortes et agressives que le traitement cinématographique aurait dû respecter. Malheureusement, Patrice Chéreau, s’il sait remarquablement diriger ses acteurs, manque de souffle et d’inspiration pour construire un univers en images. La lumière, par exemple, qu’il a voulue vraie, sans apports artificiels, n’est pas juste, en tout cas pas ajustée à la densité des rapports entre les personnages. elle tend à donner une valeur quasi documentaire à un sujet qui passionne parce qu’il épuise la banalité. C’est dommage, d’autant que jouer la Passion dans un hall de gare était une belle idée. À voir Bolwieser (1), à penser à Querelle (1982), on se dis que Rainer Werner Fassbinder aurait aimé cette idée-là. C’est tout de même mauvais signe de regretter un autre réalisateur en voyant le film de quelqu’un, mais il en est des films comme des souvenirs : certains font écran.
Henry Welsh
Jeune Cinéma n°152, juin 1983
1. La Femme du chef de gare (Bolwieser) de Rainer Werner Fassbinder (1977) est un téléfilm.
L’Homme blessé. Réal : Patrice Chéreau ; sc : P.C. & Hervé Guibert ; ph : Renato Berta ; mont : Denise de Casabianca ; mu : Albert Ayler ; déc : Richard Peduzzi. Int : Jean-Hugues Anglade, Vittorio Mezzogiorno, Roland Bertin, Lisa Kreuzer, Armin Müller-Stahl, Gérard Desarthe (France, 1983, 109 mn).