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Devant - Contrechamp de la rétention (2024)
de Annick Redolfi
publié le mercredi 12 novembre 2025

par Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection des États généraux du film documentaire de Lussas 2024.

Sortie le mercredi 12 novembre 2025


 


En réalisant Devant - Contrechamp sur la rétention, Annick Redolfi (1) signe un documentaire important, audacieux, qui alerte sur la situation déplorable faite aux personnes stigmatisées comme étant "sans papiers" en France aujourd’hui.
En abordant de front la question de l’existence des centres de rétention administrative CRA (2), elle se confronte au milieu carcéral français dans un de ses aspects les plus méconnu et tenu secret du grand public. Et comme elle n’a reçu l’autorisation ni de filmer l’intérieur et la vie, ni la façade et l’entrée de ce centre caché en plein bois de Vincennes, elle a tout simplement posé sa caméra dans la "salle d’attente des visiteurs", située devant le centre. C’est là, dans ce lieu qui ressemble à un abri bus, que ceux qui vont voir leurs proches attendent pour la visite.


 


 

C’est ainsi que Pauline, Norah, Kristina, Farrid, Ghania et des familles proches patientent des heures, de nuit comme de jour, dans cette cabane perdue au fond du bois de Vincennes et tentent de surmonter leur tristesse et leur peur de l’issue. Ils sont unis face à l’injustice qui frappe leurs proches, leurs liens se soudent et leur présence devient le miroir, le contrechamp du lieu même de la rétention. "Il faut que l’on soit fortes pour eux"… "C’est moi son petit rayon de soleil" confie Pauline.


 


 

En fin de compte l’interdiction de filmer le Centre se transforme en atout car les témoignages se succèdent et s’entremêlent, les liens se tissent et mettent à jour la réalité de l’arbitraire et l’injustice concernant les hommes et femmes immigrés, parfois avec des enfants nés sur le sol français, qui y travaillent, contribuent à la vie économique et sociale, mais à qui l’administration refuse d’octroyer un titre de séjour. Depuis la médiatisation en 1996 du combat pour la régularisation des sans papiers à l’Église Saint Bernard (3), la situation a terriblement empiré. Tout l’espace face au CRA de Vincennes, celui de la "salle d’attente", est envahi par cette zone de non-droit qui émane du lieu de rétention où sont enfermés par l’État français des personnes étrangères sans titre de séjour en règle afin de les expulser vers leur pays d’origine. Elles sont privées de liberté dans un régime carcéral alors qu’elles n’ont commis aucun crime et délit au motif qu’elles risquent de se soustraire à l’obligation de quitter le territoire (OQTF).


 


 

Les dispositifs de rétention se sont considérablement durcis avec les lois successives sur l’immigration et, ce qui au départ n’était qu’une résolution d’une situation administrative, est devenu une punition, une violation des droits de l’homme. En effet la France est le pays qui prononce le plus d’OQTF, soit près de 130 000 par an, et les délais de rétention sont passés de 7 jours en 1981 à 90 jours actuellement. Le miroir de la rétention est également caractérisé par cette grande solidarité qui unit les visiteurs entre eux depuis les conseils pratiques jusqu’aux confidences et aux états d’âme. Là, tout le monde est soudé face à l’injustice, à la violence faite à leurs proches et aux conditions d’un tel lieu, décrit comme pire que la prison. L’inhumanité et la violation des droits y sont quotidiennes. Ainsi, ce retenu à tort, qui vient d’être libéré, relate les insultes, les mises en isolement, les conditions dégradées de vie et l’humiliation qui lui est faite d’attendre encore qu’on veuille bien lui rendre ses affaires quitte à passer la nuit dehors.


 


 

La réalisatrice fait ainsi le portrait d’une France humaniste, celle qui attend avec dignité et courage, se révolte et partage tels ces professeurs et élèves d’un Lycée de Bobigny venus protester contre la rétention du jeune Hassen. De l’autre côté, celui qui reste invisible et non accessible au regard, une France honteuse, celle qui enferme des personnes innocentes dans des centres gérés par une préfecture qui se comporte en véritable "shérif" faiseur de la loi à la place du juge. Car les CRA sont devenus une aberration juridique et institutionnelle, tous les exemples montrés dans le documentaire en attestent.


 


 

Le "contrechamp de la rétention", c’est la violence infligée aux proches des retenus, la punition qui les prive de vie familiale et de leurs amours, entame leur joie de vivre dans toutes ces heures d’attentes et d’angoisses. "J’ai une épée de Damoclès au dessus de ma tête" dit Pauline. Une attente insoutenable pour un sombre bilan : une libération ou un renvoi et parfois un suicide. Espérons que ce documentaire soit largement visionné dans les salles, dans les projections avec les associations et collectifs qui agissent pour la régularisation de tous les sans papiers afin de contribuer à faire connaître cette situation et la changer.

Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Après des études en sciences politiques, Annick Redolfi a commencé son parcours dans le journalisme audiovisuel ("La Marche du siècle", "États d’Urgence"). Depuis 1997, elle a réalisé 6 documentaires, 4 séries télévisuelles, un téléfilm. Devant - Contrechamp de la rétention est son premier documentaire sorti en salles.

2. La rétention administrative consiste à maintenir dans un lieu fermé (CRA) un étranger qui ne peut pas quitter immédiatement la France. Pour cela, il doit présenter un risque de fuite par rapport une obligation de quitter la France (OQTF) de moins de 3 ans, une interdiction de retour sur le territoire français (IRTF), une décision d’expulsion, ue interdiction de circulation sur le territoire français, une interdiction judiciaire du territoire français (ITF) ou une mesure d’éloignement dans le cadre de l’Union européenne.

3. Le Mouvement des sans-papiers à Paris a connu une apogée en 1996. Menacés par les Lois Pasqua de 1986, près avoir occupé plusieurs lieux, des étrangers africains en situation irrégulière finissent par occuper l’Église Saint-Bernard, dans le 18e arrondissement, le 28 juin 1996, soutenus par des associations et, notamment, par Alain Krivine, Stéphane Hessel, Ariane Mnouchkine ou Emmanuelle Béart. Ils sont évacués le 23 août 1996. L’immigration est devenue un sujet politique.


Devant Contrechamp de la rétention. Réal, sc : Annick Redolfi ; ph : Muriel Cravatte ; mont : Saskia Berthod (France, 2024, 78 mn). Documentaire.



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