par René Prédal
Jeune Cinéma n°270, septembre 2001
Sorties les mercredis 5 septembre 2001 et 12 novembre 2025
L’Anglaise et le Duc est à la fois un Éric Rohmer de plus et un autre Éric Rohmer. On a déjà beaucoup écrit sur le premier aspect (personnages et style rohmériens, goût du dialogue et du psychologisme toujours plus jouissifs : comme d’habitude un vrai régal, une leçon d’intelligence et de beauté cinématographiques), un petit peu moins sur les spécificités du projet (la Révolution, le virtuel). Mais il est évident que la réussite du film réside essentiellement dans l’articulation de cette permanence de l’auteur avec le double pari novateur d’une confrontation à l’Histoire menée par le biais des nouvelles technologies.
De fait, Éric Rohmer pratique l’incrustation vidéo (le cinéma de demain) sur des toiles peintes et des décors (le cinéma d’hier) inspirés de tableaux de l’époque, pour parler aujourd’hui de la Terreur à travers les mémoires d’une aristocrate anglaise, Grace Elliot, qualifiée "d’incorrigible royaliste" par le duc d’Orléans (très convaincant Jean-Claude Dreyfus). Par ce procédé plastique qui accuse la distance un peu figée du souvenir, Éric Rohmer assume le point de vue unique d’une ennemie de la Révolution, tout en lui conservant une certaine opacité : n’est-elle pas en effet sauvée à la fin pour avoir servi de boîte aux lettres entre certains sans-culottes français et les libéraux britanniques amis de Charles Fox ? Ainsi le cinéaste justifie-t-il son regard royaliste par une fidélité au texte adapté dont il goûte davantage la justesse romanesque que la véracité historique. Ce ne serait pas la première fois en effet que l’héroïne d’un film serait un agent double.
Il n’empêche que Éric Rohmer force quelque peu le témoignage de Grace Elliott. Ainsi, "pour relater sa fuite à Meudon à travers le Paris à feu et à sang du 10 août 1792, elle est assez discrète," nous dit le réalisateur. "Elle parle de l’horreur qu’elle ressent mais sans faire un tableau de foule. C’est moi qui l’ai ajouté". C’est donc bien lui qui choisit d’insister sur le massacre des gardes suisses et qui décide de filmer l’épisode de la tête de la princesse de Lamballe promenée en haut d’une pique, nullement évoqué dans le texte. Certes il s’agit de deux événements véridiques attestés par tous les livres d’histoire (y compris les manuels scolaires).
Nous dirons donc que dans son tableau de la Révolution française, Éric Rohmer choisit de montrer le pire des moments (la Terreur) et ses excès les plus horrifiants. C’est son droit, comme de peindre le général Dumouriez en homme intègre passant à l’ennemi pour ne pas cautionner les exactions de l’État, sans faire savoir qu’il est avant tout le vainqueur de Valmy, ou de ne jamais rappeler que la mort du roi a été votée parce qu’on venait juste de découvrir sa haute trahison en pleine guerre (les fameuses lettres (Dans lesquelles il appelle l’armée autrichienne pour l’aider à écraser la Commune de Paris)... Il est vrai que, goût du paradoxe ou désir de ne pas paraître de parti pris, Éric Rohmer campe en quelques secondes un Robespierre modéré et objectif.
L’Anglaise et le Duc est donc un film de conviction qui ne se contente pas tout à fait de restituer le vécu des Mémoires et de s’y tenir, mais propose une vision de l’Histoire qui doit susciter - et d’ailleurs mérite - débat. D’autant plus que le film refuse tout discours pédagogique pour privilégier la forme de la chronique des années de peur : nulle intrigue à proprement parler en effet, mais une continuité fournie par la seule chronologie du texte, adapté avec une telle science du récit que le spectateur finit par vibrer à la scène de l’attente des résultats du vote de la Convention qui condamnera le roi à la peine capitale comme au suspense du meilleur Alfred Hitchcock.
Essentiellement picturaliste, la reconstitution vise plus à saisir l’esprit et le ton de cette fin du 18e siècle qu’à atteindre un strict réalisme. Aussi débute-t-on par des images fixes, puis le tableau s’anime et l’histoire peut commencer, pour bien signifier que l’époque ne nous est connue que par la peinture. C’est là qu’il faut chercher la vérité et non dans les moyens anachroniques d’une reconstitution photocinématographique. L’immobilité de la caméra respecte donc la nature même de ce témoignage visuel et, du coup, Éric Rohmer ne bouge pratiquement pas non plus l’appareil en intérieurs pour éviter les ruptures de style. Le mouvement sera ainsi donné exclusivement par les personnages dans un film d’antichambres et de boudoirs qui conjugue sphère privée et sphère publique, sentiments et idéologie, manoeuvres politiciennes du duc d’Orléans et engagements sincères de l’Anglaise.
Basé sur l’esthétique de l’encerclement (les deux maisons de Grace, les demeures violées par les perquisitions en contrepoint des brèches dans les murs du jardin permettant d’aller et venir en contournant les barrages), le film fait longtemps coexister les larges plans généraux (l’Histoire en images d’Épinal) et les cadres rapprochés (l’intime en décors) jusqu’à ce que les deux courants se fondent dans les plans moyens de l’attente du vote et de l’interrogatoire de Grace. Le politique pénètre alors les domaines du cœur, tout est perdu. La très belle scène de l’exécution du roi livre la clé du regard de l’auteur qui trouve la (sa) bonne distance à Meudon aux côtés de l’Anglaise et de sa servante essayant de voir, d’entendre et de comprendre avec une longue-vue : il y avait 7 kms entre Meudon et la place Louis XV, il y a plus de deux siècles entre 2001 et la Terreur. La question du temps a remplacé celle de l’espace mais les interrogations demeurent.
René Prédal
Jeune Cinéma n°270, septembre 2001
L’Anglaise et le Duc. Réal, sc : Éric Rohmer, d’après les Mémoires de Grace Elliott ; ph : Diane Baratier ; mont : Mary Stephen ; mu : Bécourt, François-Joseph Gossec ; déc : Antoine Fontaine & Jean-Baptiste Marot ; cost : Gilles Bodu-Lemoine, Pierre-Jean Larroque, Maritza Reitzman. Int : Lucy Russell, Jean-Claude Dreyfus, François Marthouret, Alain Libolt, Rosette, Marie Rivière (France-Allemagne, 2001, 129 mn).