par Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007
Prix de Los Angeles Film Critics Association Los Angeles 2005
Sortie le mercredi 7 novembre 2007
Au tout début du film, Peter Watkins a demandé un avant-propos pour dénoncer les implications, dans le jeu des multinationales, de la production audiovisuelle et des marchands de canons. En effet, par le jeu des alliances occultes qui gèrent le monde de la haute finance, son film produit par 13 Production se trouve maintenant dans le giron de Arnaud Lagardère, pourvoyeur, entre autres, d’armes, qui a racheté la maison de production.
Après avoir distribué Punishment Park (1971) (1), Shellac sort maintenant cet autre film de Peter Watkins. Même s’il s’agit d’une version plus courte (210 minutes) que l’originale de 345 minutes (sur Arte en 2000), il faut une certaine dose de courage pour porter en salle une œuvre aussi singulière et peu facile d’approche à une époque où les publics sont habitués au formatage idéologique transmis par tous les médias, et que Peter Watkins décortique sous le terme de "monoforme".
Ce qui fait la grande force de ce film, en noir et blanc et jamais ennuyeux, c’est qu’il ne se contente pas de porter à l’écran l’histoire de la Commune, ce haut-moment historique qui installe les bases de la prochaine Révolution russe et autres remises en cause du système de coercition bourgeoise. Peter Watkins, sous prétexte de nous donner à voir la Commune en train de se faire, c’est-à-dire avec les caméras sur place comme au plus fort de la guerre en Bosnie, par exemple, propose en outre une critique féroce des médias.
Le film met puissamment en parallèle, dans une idée géniale, les journalistes pro-gouvernementaux réfugiés à la télé versaillaise, et la télé pour le peuple en prise directe sur les événements, mais sans grand impact, semble-t-il. Car comment montrer l’Histoire en train de se faire sans la manipuler, sans manipuler du moins ses acteurs, et surtout sans qu’ils ne se révoltent devant cette forme de trahison en direct. C’est un grand moment de cinéma, dont on retiendra une belle leçon d’Histoire, par le biais des deux journalistes en direct et la pugnacité des femmes à la recherche d’une salle pour se réunir à l’intérieur de l’Hôtel de ville pris par les Communards, bien révoltés mais pas nécessairement féministes.
Dans un décor quasi inachevé qui évoque les grands studios qui firent les beaux jours des Buttes-Chaumont, Peter Watkins, à Montreuil, fait déplacer ses acteurs, non professionnels pour la plupart, et ses caméras dans un no man’s land où seuls quelques éléments du décor et des costumes laissent à penser que nous sommes anachroniquement dans un 19e siècle filmé en direct - idée que reprendra Lars von Trier pour Dogville (2003) (2) et Manderlay (2005) (3) dans une sorte de non-décor poussé jusqu’à l’épure.
La Commune est un très beau film, dont on sort à la fois rasséréné sur l’avenir du cinéma, et remonté contre les manipulations des puissants et des nantis, et qu’il faudrait recommander chaudement au CLEMI (Centre de liaison enseignement médias d’information) pour qu’il puisse être projeté en classe. Des accords ont-ils été passés avec l’Éducation nationale ?
Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007
1. "Punishment Park", Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007
2. "Dogville", Jeune Cinéma n°283, été 2003.
3. "Manderlay," Jeune Cinéma n°296-297, été 2005.
La Commune (Paris, 1871). Réal : Peter Watkins ; sc : P.W. & Agathe Bluysen ; ph : Odd Geir Saether ; mont : P.W., Agathe Bluysen, Patrick Watkins ; déc : Patrice Le Turcq. Int : Aurélia Petit, Patrick Dell’Isola, Joachim Gatti, Virginie Guibbaud, Laurent Roth, Jean-Marc Gauthier, Tilly Mandelbrot, François Damien, Guillaume Bacquet, 210 participants (intermittents du spectacle, chômeurs, sans-papiers, provinciaux, Montreuillois, simples citoyens…) (France, 2000, 210 mn).