par Jean d’Yvoire
Jeune Cinéma n°164, janvier 1985
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1984
Sorties les mercredis 12 décembre 1984 et 19 novembre 2025
Est-ce un plaidoyer pour les derniers Aborigènes d’Australie chassés des grandes plaines du Nord par les bulldozers et les foreuses de la puissante Ayers Mining Co en quête d’uranium ? Un semi-documentaire sur ce qui restait en 1983 des mœurs et croyances millénaires de ces ancêtres attardés ? Ne rêvons pas. Comme son illustre prédécesseur Friedrich Wilhelm Murnau (1988-1931) dans Tabou (1931), Werner Herzog ne cache pas que ces "primitifs", il les a pliés à son imagination, à son scénario. Il les a même transportés de loin sur place pour les besoins du tournage. Certes, les fourmis à queue verte existent et sont bien un totem tribal parmi d’autres, mais c’est tout. Le reste - la prétendue orientation de ces bestioles selon le champ magnétique, les ailes qui leur poussent, le vol derrière les montagnes (qu’on ne voit jamais) - n’est qu’invention pure et simple.
Faut-il regretter cette occasion perdue de faire comprendre en clair ce qu’est la "pensée sauvage", pourquoi elle voit dans l’homme, dans l’animal et dans le paysage naturel, l’image symbolique du cosmos, dans le "temps du rêve" immémorial, hors du temps vécu, l’origine archétypique de l’univers et des mythes qui veulent l’expliquer ? Visiblement, ce n’est pas le propos du cinéaste. Cet homme de 44 ans, grand voyageur qui a promené sa caméra sur tout le globe - il en est ici douzième long métrage, sans compter au moins autant de courts métrages -, ne filme, au fond, que ce qui sert son monde à lui. Un monde plutôt schizophrénique où les solitudes se croisent sans sortir d’elles-mêmes, où les rêves bons ou mauvais - qu’il s’agisse de La Ballade de Bruno (1976), de L’Énigme de Kaspar Hauser (1974), de Aguirre (1972) (1), de Fitzcarraldo (1982) ou de Nosferatu, fantôme de la nuit (1979 - se heurtent aux rêves des autres ou aux cauchemars de la réalité qui leur résiste.
S’inspirant d’un fait réel, la protestation d’une tribu contre le bouleversement de leur territoire par des mines de bauxite et le procès qu’elle gagna en 1971 devant la Cour suprême australienne, Werner Herzog décrit l’opposition radicale entre cette population (courtisée, on nous le montre, par des missionnaires protestants descendus quelques heures du ciel sur leur avion privé), et la folle civilisation des Blancs. Folle, car ivre de sa puissance matérielle qui la précipite sur une voie dont elle préfère ignorer le terme et les mortels dangers. "Vous n’avez aucun sens, aucun but, aucune direction, vous êtes perdus" lance au chef de chantier, le jeune géologue Lance Hackett, haut de deux mètres, le vieux et frêle Miliritbi qui, avec les siens, s’est livré à un sit-in prolongé en face d’un bulldozer, provoquant ainsi l’arrêt des travaux.
Le plus curieux est que, dans cet insoluble malentendu, le juridisme britannique garde ses droits. Le directeur de la compagnie minière débarque de son avion pour discuter avec les deux modestes chefs de la tribu à peau sombre, cherche à les séduire, les emmène visiter son siège de Sydney - où il tombe d’ailleurs avec eux en panne d’ascenseur -, leur fait même cadeau d’une fourmi verte géante : le bimoteur qu’un pilote ivrogne, de race indigène mais occidentalisé, ira, nous dit-on, bousiller dans les montagnes.
La cour suprême, juges et avocats en perruques claires, siègera gravement. Elle tranchera même en faveur de cette poignée de pauvres Noirs - on en aperçoit deux douzaines, pas plus -, dont un représentant met son point d’honneur à témoigner dans sa langue maternelle (à côté de lui, un autre est le dernier à parler la sienne, celle d’une tribu éteinte). Ils sont gagnants, mais pour combien de temps ? La trombe impressionnante (d’ailleurs filmée en Oklahoma) qui balaie la contrée au début du film est l’image du sort qu’ils peuvent attendre des Blancs. Que pèseront leurs chants sacrés et les sons magiques du "didgeridoo", dans lequel souffle un vieillard, face à l’appétit dévorant des machines à éventrer le sol ? Déjà une fillette indigène écoute sur sa radio... un match de football international.
À perte de vue leur pays, dont les vastes horizons nous obsèdent sous le soleil de la terre d’Arnhen, s’est couvert d’innombrables abcès : les petits terrils blancs, résidus des sondages miniers. Et la fête mécanique continue. Dans ce paysage lunaire, un ethnologue un peu fou a planté sa cahute, loin des civilisés. En plein désert, une douce vieille dame à l’anglaise guette éternellement, sous son ombrelle, l’entrée de la grotte ou disparut, il y a des années, son chien chéri. Ailleurs, quelques Aborigènes reviennent obstinément, selon leurs traditions, "rêver" les enfants qu’ils désirent dans un coin de supermarché où s’élevait naguère leur arbre, le seul à des lieux à la ronde. La longue tête blondasse et les grosses lunettes du très sérieux Hackett n’en supporteront pas davantage. Désemparé, il abandonne son poste et part à pied à travers l’immensité.
Que ce personnage central, joué par le Néo-Zélandais Bruce Spence, en somme "l’initié en quête de vérité dans l’aventure du film", débouche sur une absurdité sans remède, voilà qui dit nettement le propos de Werner Herzog. Toutefois, nous le rapprocherons du fait que le rôle de Miliritbi, l’aîné de la tribu, est tenu par un indigène fort évolué, Wandjuk Marika. Ce fils de chef, éduqué par les missionnaires méthodistes, a traduit La Bible en deux langue, dont la sienne (Riratjingu), vend ses peintures à des galeries, enseigne le dessin, préside le bureau d’art aborigène, écrit et travaille pour la télévision, tout en restant le prêtre et dépositaire des rites, mythes et arts de sa race : de quoi démentir la vision sans espoir du cinéaste, n’est-ce pas ? Ou bien Marika est un grand sage qui a su comprendre une inéluctable évolution et l’intégrer, la dominer ; ou bien il gagne sa vie en bradant le trésor des traditions ancestrales réduites à une coque vide. Qui résoudra ce dilemme ?
Jean d’Yvoire
Jeune Cinéma n°164, janvier 1985
1. "Aguire", Jeune Cinéma n°72, été 1973.
Le Pays où rêvent les fourmis vertes (Wo die grünen Ameisen träumen). Réal : Werner Herzog ; sc : W.H. & Bob Ellis ; ph : Jorg Schmidt-Reitwein ; mont : Beate Mainka-Jellinghaus ; mu : Wandjuk Marika ; cost : Frances D. Hogan. Int : Bruce Spence, Wandjuk Marika, Roy Marika, Ray Barrett, Norman Kaye, Ralph Cotterill, Nick Lathouris, Basil Clarke, Ray Marshall, Dhungala I. Marika (Allemagne-Australie, 1984, 100 mn).