par Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe
Sélection officielle En compétition à la Mostra de Venise 2025
Prix du Jury
Sortie le mercredi 19 novembre 2025
Le Vésuve fabrique tous les nuages du monde". Cette phrase de Jean Cocteau est mise en exergue dans ce film de Gianfranco Rosi, le situant ainsi dans sa licence poétique, sa transgression de règles conventionnelles du documentaire. Parce qu’il s’agit du portrait d’un lieu empreint de références géographiques, culturelles et humaines, Pompei, sotto le nuvole déjoue sans cesse l’attente ou les habitudes à voir Naples, sa baie, Pompéi, Herculanum et le Vésuve, véhiculées à travers nos livres d’histoire et de géographie ou les sites archéologiques et les musées, ou même la littérature.
Si le film se place d’emblée sous le signe inaugural de l’éruption de l’an 79 après J.C., il s’écarte du documentaire d’histoire (et encore plus du docu-fiction), tout en étant très précis sur les faits historiques et scientifiques, faisant appel à des archéologues, conservateurs de musées et géologues. Naples et sa baie sont soumis au volcan, parcourus de secousses telluriques constantes. Ses habitants savent à quoi tiennent leurs vies, ce sont les mêmes que ceux qui furent ensevelis sous les nuées ardentes et dont les corps figés dans leurs derniers mouvements nous ont tant impressionnés.
Comment les vivants existent-ils ici ? C’est ce sur quoi s’interroge le film, dans les circulations constantes auxquelles sont soumis ces lieux : celles, verticales, des éléments, du volcan, des nuages, pluies, fumées, des fouilles et galeries creusées par les archéologues, ou par les pilleurs pour faire ressurgir le passé enfoui ; celles horizontales des vivants, le train qui longe la baie, les activités du port, les enfants qui vont faire leurs devoirs chez un vieux libraire, les paroles inquiètes des habitants au centre d’appel des pompiers, ou les mouvements souterrains des plaques, laves ou gaz qui se déplacent et qu’on ne peut voir.
Par ce tissage des éléments, des époques, des strates géographiques et géologiques, dans cette circulation des idées, se dégage une profonde permanence de la vie, fragile sous cette menace originelle constante. Ainsi va le film, sur près de deux heures, sans aucun ennui. Les données historiques et scientifiques cèdent le pas à la vie au présent. Cette complexité n’empêche ni la lisibilité, ni la limpidité. Le film avance sans aucune narration ni commentaire mais dans une progression dramatique, par touches, par répétitions, par alternances. Sa respiration tient en son aspect contemplatif, dans un magnifique noir & blanc, ponctué de longs plans du paysage, de la ville, du souffle du volcan, toujours dans des nuées dont on ne sait si ce sont des nuages ou des fumées éruptives.
Malgré la richesse et la complexité du film, qui a nécessité trois ans de tournage selon le distributeur, sa temporalité apparente se limite à quelques semaines, choix important de le circonscrire dans un mouvement qui nous lie au présent documentaire du film. Ce temps est peut-être celui durant lequel un navire céréalier est déchargé de sa cargaison de blé ukrainien dans le port de marchandises. Son équipage syrien est arrivé à Naples depuis l’Ukraine et devra repartir vers Odessa. Ces hommes, menacés dans leur pays, menacés aussi sur leur bateau dans les ports ukrainiens, ne sont qu’en transit et n’ont pas de contact véritable avec la ville. Ils sont un rappel à une actualité. Mais si leurs vies sont limitées à des tâches ingrates, mi-ensevelis dans la soute pleine de blé qu’ils déchargent, leurs corps blanchis de poussières, ils participent à une vie aléatoire immémoriale, miroir tendu à tous les humains ayant vécu, vivant ici, ou de passage.
Il existe aussi la présence du cinéma lui-même, comme une archéologie. Dans une ancienne salle de cinéma désaffectée, aux sièges démontés et entassés, est projeté, fantomatique, Voyage en Italie de Roberto Rossellini (1), filmé en partie à Naples, dont quelques plans apparaissent. Cette référence, poétisée, marque aussi la fragilité, la disparition d’un monde. Gianfranco Rosi est documentariste, on lui doit Sacro GRA (2013), Lion d’or à Venise, film sur la ceinture autoroutière de Rome, qui en montre les activités et les habitants, et Fuocoammare (2016), Ours d’or à la Berlinale 2016, qui évoque la crise migratoire et l’île de Lampedusa (2). Avec Pompei, sotto le nuvole, il réussit son nouveau pari. Le film a obtenu le prix spécial du jury à la Biennale de Venise.
Francis Guermann
Jeune Cinéma en ligne directe
1. Voyage en Italie de Roberto Rossellini (1954), met en scène un couple d’Anglais en crise (Ingrid Bergman et Georges Sanders), arrivant à Naples pour une succession et la vente d’une maison. La femme visite seule la ville : ses musées, Capri et surtout Pompéi, où elle assiste à la mise au jour des corps d’un couple de pompéiens victimes de l’éruption du Vésuve de l’époque romaine.
2. "Fuocomare", Jeune Cinéma n° 375-376, automne 2016.
Pompei, sotto le nuvole (Sotto le nuvole). Réal, ph, son : Gianfranco Rosi ; mont : Fabrizio Federico ; mu : Daniel Brumberg (Italie, 2025, 115 mn). Documentaire.