home > Films > Franz (2025)
Franz (2025)
de Agnieszka Holland
publié le mercredi 19 novembre 2025

par Sylvie L. Strobel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle du Festival international du film de San Sebastián 2025

Sortie le mercredi 19 novembre 2025


 


Franz Kafka (1883–1924) et le cinéma, c’est une longue histoire. D’abord lui-même était un cinéphile avant la lettre, fasciné par les premiers films, et, dans ses écrits (Journal ou correspondance), on trouve de nombreuses références à ce qu’il a vu au cinéma. (1) D’autre part, on a fêté le centenaire de sa mort l’année dernière, et on a pu voir notamment Kafka, Le Dernier Été (The Glory Of Life) de Judith Kaufmann & Georg Maas (2024). (2) On n’avait d’ailleurs pas attendu ce centenaire pour réaliser des films divers sur sa vie et son œuvre, comme sur les affaires posthumes, avec son ami Max Brod (3). Enfin, cette année est sorti aussi Kafka’s Last Trial de Eliran Peled (2025).


 


 

Agnieszka Holland dit : "Aucun point de vue n’est définitif et ne fait plus autorité qu’un autre. Ce ne sont que des fragments de la perception". On imagine qu’ancienne élève de l’École de cinéma de Prague, elle n’a pu échapper à l’emprise de l’écrivain, et elle-même le confirme, en disant : "Il m’accompagne depuis ma jeunesse. Je l’ai lu pour la première fois à 14 ans, et j’ai commencé à être obsédée par lui et à fantasmer sur son personnage et son univers".


 


 

Son film, c’est le regard singulier d’une cinéaste qui connait et comprend si bien Franz Kafka qu’elle peut se permettre de réaliser un scénario passionnant sur la vie de ce héros, sans aborder substantiellement son œuvre (4) Elle met en scène ces composants disparates de sa vie, romancier tchèque, écrivain allemand, juif de l’Ouest athée, comprenant le yiddish sans l’avoir appris.


 


 

Sa famille conformiste avec mère et sœurs affectueuses et protectrices, surtout Ottla et un gros anti-père tyrannique, entrepreneur, carnivore, vociférant, le nez sur ses comptes, habitué à être servi. Son travail de cadre d’une compagnie d’assurances prétendant œuvrer pour la sécurité des travailleurs, ce qui le fait pouffer de rire sans le libérer de la rigueur des mots et des chiffres : si un vagabond demande 1 couronne, il doit pouvoir rendre la monnaie.


 


 

Son petit cercle d’amis fidèles qui se régalent de ses lectures (y compris les plus terrifiantes, comme le rêve du supplice d’un pauvre homme qui s’était endormi à son poste), l’intuition persévérante de son ami Max Brod, pressentant la valeur historique de son génie, alors que Franz Kafka n’avait rien vendu de son vivant, jetait régulièrement ses écrits, et lui avait demandé de détruire le reste.


 


 

Son comportement introverti et timide à côté de son corps d’athlète, sa pratique sportive et sa fréquentation d’un beau centre de mise en forme parcouru par des défilés d’hommes nus épanouis. Sa sympathie inaboutie pour des femmes intéressantes, et l’indisponibilité pour le suivre à Prague de Milena, sa traductrice berlinoise, celle qui a compté le plus. Sa tuberculose, son pressentiment fataliste de se voir confisquer sa ville : Prague.


 


 

Agnieszka Holland entremêle l’évocation des époques de la courte vie de Kafka, mort à 40 ans, sans impatience, avec ces séquences du siècle suivant sur les voyages organisés de touristes trottinant derrière un petit drapeau de ralliement pour visiter à Prague la maison, la mémoire de ce personnage indéchiffrable, avec cette immense statue en strates rotatives du visage de Kafka, inalignables mais indécentrables autour de son regard pénétrant. À la fin du film, le spectateur n’en devine pas plus les motifs de la censure soviétique sur l’œuvre de Kafka : est-ce son repérage du totalitarisme, ou est-ce sa résignation démobilisatrice ?


 


 

Agnieszka Holland a tourné à Prague au plus près des pokoï (5) de Franz Kafka. D’ailleurs, c’est à Prague qu’elle avait trouvé et développé, sur les traces notamment de Andrzej Wajda (1926-2016), son style particulier : sa rationalité poétique, ses images discrètement expressives, ses références implicites fortes, son attention à l’ambiance musicale, le tout résultant d’un travail en équipe assez exemplaire.


 


 

Il faut dire aussi que pour Franz, elle a trouvé son comédien exceptionnel, né pour ce rôle, un Allemand, Idan Weiss. Les multiples récompenses reçues par Agnieszka Holland pour son œuvre (notamment le prix spécial du Jury à la Mostra de Venise pour Green Border en 2023) ne traduisent pas encore toute son actualité, et Franz devrait contribuer à sa notoriété.(6).

Sylvie L. Strobel
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Cf. Kafka le cinéphile.

2. Il y a eu également plusieurs téléfilms et documentaires, notamment : Kafka de David Schalko (2024), Kafka, cet inconnu illustre (Franz Kafka – známý neznámý) de Pavel Šimák (2024).

3. Il faut citer le Kafka de Steven Soderbergh (1991) et divers téléfilms.

4. Quatre volumes dans La Pléiade de lettres, de nouvelles, de récits brefs et appelant une suite.

5. Mot tchèque ("chambre à soi") signifiant approximativement, un espace intérieur.

6. "Green Border", Jeune Cinéma en ligne directe.


Franz (Franz K.). Réal : Agnieszka Holland ; sc : A.H. & Marek Epstein ; ph : Tomasz Naumiuk ; mont : Pavel Hrdlička ; mu : Antoni Łazarkiewicz & Mary Komasa-Łazarkiewicz ; déc : Henrich Boraros. Int : Idan Weiss, Peter Kurth, Jenovéfa Boková, Ivan Trojan, Sandra Korzeniak, Katharina Stark, Sebastian Schwarz, Aaron Friesz, Carol Schuler, Josef Trojan, Jan Budař, Emma Smetana, Daniel Dongres, Sandra Nedeleff (Tchéquie-Pologne-Allemagne-France, 2025, 127 mn).



Revue Jeune Cinéma - Mentions Légales et Contacts